Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

Frères Humains, Frères Divins : Autour de quelques Exempla Homériques

Commencer par Homère, s'agissant de la parenté, ce n'est pas se résigner à suivre le cours d'un survol chronologique tant bien que mal systématisé ; ce n'est pas davantage fixer un moment historique des représentations grecques : c'est, d'abord, tâcher de repérer modestement quelques-uns des thèmes et des polarités qui vont, fût-ce à l'état latent, fût-ce au prix de distorsions et de déplacements complexes, nourrir la littérature à venir. Le motif fraternel, auquel la réflexion politique des Grecs si souvent se réfère, inclut-il, dès l'origine, ces caractères ambivalents que l'univers tragique portera à leurs limites extrêmes ? Demeure-t-il associé à la sphère de la proche parenté ou s'étend-il à des liens d'une autre nature ? Telles sont les lignes directrices que nous avons tâché de suivre à travers quelques moments de la réflexion grecque sur le rapport fraternel.

Un mot d'abord sur la langue elle-même, riche en termes variés pour désigner les frères, mais parmi lesquels on retiendra d'emblée, parce qu'il fut naguère commenté par Émile Benveniste et parce qu'il fait sens pour notre propos, le couple formé par fravthr et ajdelfov" : le premier terme, issu de l'indo-européen *bhrater, d'où procède aussi le latin frater, aurait été remplacé, dans le domaine de la parenté, par celui d'ajdelfov", qui s'applique étymologiquement à des individus issus de la même matrice et sur lequel on a formé le nom de la soeur, ajdelfhv. Dès lors, fravthr, employé la plupart du temps au pluriel, se verra réservé à la dénomination de la parenté classificatoire, c'est-à-dire à la construction d'un lien qui procèderait d'un même ancêtre paternel, comme il en va au sein des phratries constitutives, dans la cité classique, du statut social de l'individu. Certes, la langue grecque ne fait ici que prolonger une tendance qu'attestent aussi les emplois différenciés du seul frater à Rome, par exemple, mais il importe - et nous retiendrons ce fait - que le grec crée ainsi une polarité entre deux termes distincts, dont l'un renvoie à la parenté fictive en ligne paternelle, et l'autre à la fraternité de sang, dont la filiation maternelle est le signe.

La discussion demeure toutefois encore ouverte de savoir si, contrairement à la thèse de Benveniste, le clivage sémantique entre fravthr et ajdelfov" ne serait pas une innovation récente (datant peut-être des âges pour nous obscurs où s'informe l'univers des cités-états), et si le remplacement du premier terme par le second pour désigner une communauté de sang ne procèderait pas de raisons étrangères aux représentations touchant à l'organisation sociale. On se méfiera, en outre, de la preuve par l'étymologie, contre laquelle Benveniste met lui-même en garde à propos du vocabulaire de la parenté, en songeant combien périlleuse serait l'illusion que l'évolution d'une société et celle d'une langue puissent se refléter sans décalages et sans anachronismes l'une dans l'autre.

Reste - et nous allons le constater dès les textes homériques - qu'au-delà même de ses diverses désignations, le lien fraternel n'est ni toujours univoque, ni toujours innocent dans les textes qui le dramatisent : la fraternité sera donc volontiers inclusive, virtuellement ouverte à tous ceux qui s'associent sous le même signe paternel et masculin, et l'on songe aux affrèrements guerriers et civiques, à tous les usages métaphoriques ou métonymiques du rapport fraternel depuis Homère ; elle sera aussi pensée comme le lien utérin qui unit le frère au frère, le frère à la soeur, et les rattache au couple parental.

*

Dans l'Iliade (et même dans ce poème de la solitude qu'est souvent l'Odyssée), le lien de fraternité apparaît comme le modèle exemplaire auquel se réfèrent narrateurs et personnages.

Entre frères de sang homériques, règne, il est vrai, une étonnante symbiose : lorsque, au chant IV de l'Iliade, Ménélas est blessé par la flèche de Pandare, c'est d'abord Agamemnon qui " frissonne... à la vue du sang noir ", puis la victime elle-même, qui " frissonne à son tour ". Songeons aussi à la coïncidence, au début du chant X, entre les affects qui saisissent les deux rois, l'un et l'autre en proie à une inquiète insomnie, l'un et l'autre s'armant chacun de son côté et décidant ensemble d'aller consulter Nestor et exhorter leurs troupes. Songeons enfin, dans un autre registre, à l'archer Teucros qui, au coeur des combats, se blottit sous le bouclier de son frère Ajax comme un enfant " qui revient à sa mère ".

Par ailleurs, c'est le plus souvent par couples que ces associations se créent : la paire fraternelle, souvent nommée au duel, ce " collectif limité à deux ", est l'un des motifs récurrents de l'Iliade. Les frères, réels ou, parfois, métaphoriques, iront donc la plupart du temps deux par deux, additionnant leurs forces devant l'adversaire : ainsi en va-t-il d'Ajax, fils de Télamon, et de Teucros qui, comme le souligne Pierre Vidal-Naquet, " n'intervient qu'en relation avec son frère ", ou du fleuve Scamandre en appelant, contre Achille, à son frère, le Simoïs. Et les victimes sont souvent aussi des couples de frères, surtout lorsqu'il s'agit, pour le héros, tantôt seul, tantôt aidé d'un compagnon ou d'un frère, de démontrer de manière éclatante sa supériorité et d'épuiser la souche ennemie. Il arrive même, parfois, que la force se multiplie : ainsi, lors d'un épisode où Diomède et Ulysse saisis par la bravoure repoussent les Troyens, le texte homérique associe au duel les deux alliés qui s'en prennent aux deux fils de Mérops de Percote, eux aussi désignés au duel, mais c'est Diomède qui tue à lui seul le couple ennemi et la narration mentionne, aussitôt et sans autre précision, qu'Ulysse immole de son côté Hippodame et Hypéroque, nouvelle paire de Troyens. Ce n'est pas seulement sur le champ de bataille, du reste, mais aussi dans les jeux, où le nombre assure l'avantage, que les frères s'associent. Pendant les joutes organisées en l'honneur de Patrocle, le vieux Nestor rappelle avec nostalgie le concours auquel il participa jadis chez les Épéens : il y remporta toutes les épreuves, sauf celle de la course de chars où les deux fils jumeaux d'Actor eurent le dessus.

On entrevoit avec quelle richesse de motifs le texte homérique met en scène le lien fraternel, précieux appui pendant la vie, espoir aussi, pour qui succombe, d'être un jour vengé, alors que son absence accable les parents d'un fils unique et voue à l'impuissance le Télémaque de l'Odyssée.

Mais une autre configuration dominante, déjà rencontrée ici, importe au premier chef : ceux que relie une parenté plus lointaine ou entre lesquels n'existe aucun lien de parenté, se pensent comme des frères unis dans un destin commun. L'exemple le plus éclatant dans l'Iliade est évidemment celui du couple formé par Achille et Patrocle : la mort de son compagnon, qui avait revêtu ses propres armes, entraînera le retour du héros au combat et à la solidarité envers le groupe tout entier des Achéens, la fin d'Hector, mais aussi, indirectement, la sienne propre. Dans l'Odyssée, le jeune fils de Nestor, Pisistrate accompagne Télémaque dans sa quête et l'assiste comme un frère : l'amitié de leurs pères, leur âge égal, leur voyage commun les rapprochent ; on les croirait tous deux issus de la race de Zeus ; et ce n'est point un hasard si, lorsque chacun se laisse aller aux pleurs dans le palais de Ménélas, Pisistrate songe à son frère Antiloque, tué par Memnon. Pour Alkinoos, le sage roi de Phéacie, l'hôte et le suppliant inconnu doivent être envisagés comme des frères. A la fin de l'Odyssée, lorsqu'Ulysse machine sa vengeance contre les prétendants, il n'hésite pas à présenter le groupe d'auxiliaires formé par le porcher Eumée, le bouvier et son propre fils comme une fraternité soudée par un projet commun.

Il y a plus. Revenons-en aux propos que tient Alkinoos à Ulysse encore incognito, mais dont la douleur, à ouïr les récits de l'aède Démodokos, fait suspecter qu'il a peut-être perdu à Troie un être cher : le roi lui demande s'il pleure un " valeureux allié (pho;"... // ejsqlo;" ejwvn) ", c'est-à-dire un parent par alliance (beau-frère ou beau-père), de ceux qu'on chérit juste après les parents par le sang, ou s'il s'agit d'un " valeureux compagnon (eJtai'ro" ajnh;r... // ejsqlov") " qui, pour peu qu'il ait les qualités requises, ne vaut pas moins qu'un frère. Frappante est ici la hiérarchie des préférences qui va des parents aux alliés en passant par la catégorie intermédiaire de l'ami et du frère, virtuellement interchangeables eux, puisque le frère, auquel le " valeureux compagnon " peut être préféré, est nécessairement inclus dans le groupe le plus valorisé. Le lien fraternel sera donc bien le paradigme de tout rapport qui se joue à la lisière de la parenté et de son dehors.

Dans ce champ d'équivalence entre fraternité consanguine et fraternité élargie, le motif de l'imbrication s'ajoute d'ailleurs à celui de l'alternance : le Catalogue du chant II de l'Iliade évoque une confédération d'Epéens dirigée par quatre chefs, Amphimaque, Thalpios, Diorès et Polyxène : les deux premiers sont fils respectifs de deux jumeaux dont nous avons déjà parlé à propos de Nestor et que le texte iliadique désigne volontiers au duel, en fonction de leurs ascendances tantôt paternelle, tantôt maternelle ; Diorès et Polyxène sont peut-être (du moins si l'on en croit Eustathe) parents plus éloignés l'un par rapport à l'autre et tous deux par rapport au couple initial de l'énumération ; comme, de surcroît, le texte insiste sur la répartition en quatre du contingent, on a le sentiment, ici, d'une manière de fraternité élargie à partir d'un modèle fusionnel initial (les deux jumeaux) vers leurs fils respectifs (eux-mêmes cousins germains), puis aux deux parents plus éloignés que sont Diorès et Polyxène : une telle configuration paraît particulièrement éloquente dans un contexte d'alliance guerrière.

*

La complexité de l'oeuvre homérique ne saurait néanmoins se réduire à un jeu arithmétique univoque : la récurrence du double n'est pas chose neutre et le motif duel contient aussi en germe toute l'ambivalence du rapport fraternel, tel que la tragédie l'exploitera à sa manière. Songeant, par exemple, aux analyses de Laura Slatkin sur le rôle des invectives dans l'Iliade, on sera frappé par l'intimité que crée l'affrontement guerrier entre les deux adversaires, et par le fait en retour que les plus chers des parents ou alliés sont volontiers - et eux seuls - qualifiés d'ejcqroiv lorsqu'il s'agit de fustiger leur mollesse ou leur timidité à combattre. Les frères et les compagnons d'armes sont virtuellement pensés comme ennemis, et les ennemis approchés, pressentis, compris comme des frères. Virtuellement, disions-nous : il est vrai, et c'est l'une des difficultés posées par la nature même du texte homérique, que le silence est souvent fait sur les querelles proprement fraternelles, réduites alors à quelques traces. Ainsi, dans le Catalogue des vaisseaux, la présence du seul Thoas à la tête des Etoliens s'explique par une impressionnante série de meurtres familiaux auxquels le texte ne fait qu'une allusion très indirecte : c'est OEnée et son frère Agrios qui eussent dû conduire les Etoliens, mais le second a détrôné le premier qui, après avoir été vengé par son petit-fils Diomède, est lui-même assassiné par les fils de son frère ; quant aux fils d'OEnée, l'un, Toxeus, a été tué par son propre père, et l'autre, Méléagre, à la suite des malédictions de sa mère, Althée, dont il avait tué les frères ; reste donc Thoas, petit-fils d'OEnée, mais par sa mère Gorgé.

Le motif de la rivalité proprement fraternelle s'éclaire mieux si l'on se tourne vers les dieux, prolixes en querelles sans conséquences pour eux, mais aussi alternativement miroirs et repoussoirs des humains. Zeus et Poséidon forment, sans doute, le couple fraternel le plus éloquent, et le plus ambigu : chacun favorise un camp opposé, même si le cadet doit moins ouvertement exprimer sa préférence. Au plus fort de l'affrontement entre leurs respectifs vouloirs, Iris, messagère de Zeus, n'hésite pas à brandir la menace de l'Érinys qui protège les droits du frère aîné, celle-là même qui sanctionne tout manquement à l'ordre du monde et s'attache aussi - songeons à Oreste - aux pas des meurtriers de leur propre sang. Poséidon se plaint alors auprès d'Iris que l'égalité qui doit régner entre deux frères ne soit pas respectée et va jusqu'à menacer Zeus d'une " inguérissable rancune ( ajnhvkesto" covlo") " au cas où il empêcherait que Troie soit prise et détruite. Il est révélateur que, malgré le rapport effectif d'aînesse et l'inégalité des forces, la tendance de Poséidon soit de considérer Zeus - au moins en paroles - comme un pair, en arguant du strict partage du monde établi entre les trois fils de Kronos : on ne traite pas un frère comme il sied de traiter une fille ou un fils . Mais, en retour, la ressemblance nourrit la rivalité.

Le statut d'aîné, qui est l'apanage de Zeus, est d'ailleurs l'objet de flottements significatifs : selon toute logique, Poséidon mais aussi Héra, Déméter ou Hadès, précèdent dans l'ordre de la naissance le futur maître des Olympiens; la seule solution possible pour qu'il en aille autrement est d'admettre la version selon laquelle - une fois soustrait à l'avidité de Kronos - Zeus aurait normalement grandi tandis que ses frères et soeurs attendaient, dans la bouche de leur père et tels qu'ils y étaient entrés, la nouvelle naissance provoquée par leur cadet - devenu désormais leur aîné et leur roi. On notera de surcroît que, dans les deux passages du chant XV où Zeus est explicitement désigné comme l'aîné de Poséidon, l'argument de l'âge ne vient qu'en second lieu, après celui de la force :

Je prétends, pour la force (bivh/), l'emporter de beaucoup (fevrtero") sur lui, Tout comme pour la naissance (geneh'/) je suis son aîné (provtero"). Mais il n'a, lui, nul scrupule en son coeur A me parler comme on parle à un pair (i\son), à moi qui fais peur à tous les autres."

Elargissons un instant notre propos : Didier Pralon a montré, dans une étude récente, que la question du droit d'aînesse n'a guère préoccupé la mythologie homérique et hésiodique, à l'exception d'un épisode de l'Iliade, qui montre clairement le relativisme sceptique de la pensée archaïque à cet égard : Agamemnon se repent d'avoir ravi à Achille sa captive Briséis - et, donc, sa part d'honneur - en excipant de son statut de chef de l'expédition ; il raconte alors le stratagème par lequel Héra trompe Zeus en modifiant, entre Héraclès et Eurysthée, l'ordre normal de la naissance, et souligne par là que la position d'aîné (celle que conquiert Eurysthée grâce à la ruse d'Héra et contre le voeu de Zeus) est le résultat d'une manipulation qui ne reflète pas l'ordre réel de la valeur : ainsi, sur le mode subtil de l'analogie, Agamemnon signifie solennellement que la hiérarchie qui le place au-dessus d'Achille n'empêche pas ce dernier d'être "le meilleur des Achéens".

L'aînesse de Zeus et, au delà, l'idée même d'un droit d'aînesse, n'est donc pas pensé, dans le monde de l'épopée archaïque, comme une sorte d'institution naturelle qui s'imposerait d'elle-même ; au contraire, l'accent est mis sur son aspect fictif et, parfois, arbitraire : d'où peut-être la tendance de Poséidon à remettre implicitement en cause ce qui, à première vue, semble s'imposer comme un critère sans équivoque.

**
*

Ces quelques remarques tendaient à souligner combien, dès les poèmes homériques, la complexité du lien fraternel occupe la réflexion des Grecs. Le rapport duel entre frères et le motif gémellaire vont devenir centraux dans l'univers tragique, des Sept contre Thèbes à l'OEdipe à Colone en passant par Antigone et Les Phéniciennes, mais ne prendront vraiment sens que rapportés aux conflits propres de la filiation. La métaphore fraternelle se fera le révélateur des conflits internes à la cité, mais aussi l'un des instruments privilégiés de sa reconstruction dans les procédures de réconciliation civique comme dans le modèle platonicien de La République. Jusque chez Plutarque, qui consacre à la philadelphie l'un de ses traités, on verra mis en scène d'un même mouvement l'évidence de l'amour entre frères et la fatalité de leur affrontement.

Jean ALAUX
Université de Valenciennes

Numéro 6 (1996)

Numéro 6 (1996)

Nouveauté

Vous pouvez visiter le journal d'actualités : http://homerica.msh-alpes/wordpress

Site hébergé par http://www.msh-alpes.fr - @homerica - Evolution du site par l'Association Champollion (2011) - Affichage adapté sous Firefox 4