Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

Les Oeuvres mélées de Plutarque

Quelques personnes regarderont peut-être comme inutiles les recherches auxquelles je vais me livrer sur Homère, sur ses parents et sur sa patrie ; effectivement, il n'a pas daigné parler lui-même de sa personne, et il s'est observé si soigneusement à cet égard, qu'il ne nous a pas même appris son nom. Cependant comme les essais dans tous les genres ne peuvent que contribuer à l'instruction de ceux qui commencent à étudier, je vais chercher à rassembler tout ce que l'on trouve dans les anciens sur cet homme célèbre.

I. Éphore de Cumes, dans l'ouvrage intitulé : De l'histoire de ma Patrie, cherchant à prouver qu'Homère étoit de Cumes, dit que cette ville vit naître trois frères, Atellès, Mæon et Dius. Ce dernier, étant accablé de dettes, quitta le pays et alla s'établir à Ascra, bourg de la Béotie ; il y épousa Pycimède, et il en eut un fils qui fut Hésiode. Atellès mourut à Cumes, laissant une fille nommée Crithéïs, qu'il confia aux soins de Mæon, son frère ; celui-ci l'ayant séduite, et craignant que ses concitoyens ne s'en aperçussent et ne le punissent, la donna en mariage à Phémius, maître d'école de Smyrne. Crithéïs, allant un jour laver son linge dans le fleuve Melès, fut surprise par les douleurs de l'enfantement, et accoucha d'Homère sur les bords de ce fleuve ; ce fut pour cela qu'on le nomma d'abord Melesigènes. Il changea par la suite, lorsqu'il eut perdu la vue, ce nom en celui d'Homère, nom que les habitants de Cumes et les Ioniens en général, donnoient aux aveugles, parce qu'ils ont besoin de quelqu'un pour les conduire. (tw'n oJmhreuvontwn) Voilà le récit d'Éphore.

III. Aristote dit dans le troisième livre de sa Poétique que, vers le temps où Nélée, fils de Codrus, conduisit en Asie une colonie ionienne, il y avoit dans l'île d'Ios une fille qui, ayant été rendue enceinte par l'un des génies de la suite des Muses, eut honte de son état, et se réfugia, pour le cacher, dans un canton nommé Ægine : des corsaires qui parcouroient les mers l'enlevèrent de cet endroit, l'emmenèrent à Smyrne, qui étoit alors soumise aux rois de Lydie, et en firent présent à Mæon, roi des Lydiens, qui étoit leur allié. Mæon, charmé de la beauté de cette fille, l'épousa : comme elle étoit très souvent sur les bords du Melès, elle y fut surprise par les douleurs de l'enfantement, et elle y accoucha d'Homère, elle mourut aussitôt après ses couches, mais Mæon adopté cet enfant et l'éleva comme le sien ; Mæon mourut lui-même peu de temps après. Les Lydiens, à cette époque, se trouvant vivement pressés par les Æoliens, résolurent d'abandonner Smyrne ; leurs chefs ayant fait publier que ceux qui voudroient les suivre eussent à sortir de la ville, Homère, qui étoit encore enfant, dit qu'il vouloit aussi les suivre (oJmhre'in), et ce fut de là qu'on le nomma Homère au lieu de Melesigènes.

IV. Parvenu à l'âge viril, et s'étant déjà fait quelque réputation par son talent poétique, il alla demander à l'oracle d'où il étoit, et quels étoient ses parents? Le dieu lui répondit :

"L'île d'Ios est la patrie de ta mère ; elle te donnera aussi la sépulture ; prends garde à l'énigme qui te sera proposée par des enfants".

On rapporte aussi un autre oracle en ces termes :

"Homme heureux et malheureux (car tu seras l'un et l'autre), tu cherches ta patrie, ta mère en avoit une, mais tu n 'en as point. Celle de ta mère est une île qui n'est ni très voisine, ni très éloignée de la vaste île de Crète, la terre de Minos ; c'est là où le destin veut que tu finisses tes jours ; tu y mourras, lorsque tu auras entendu, sans le comprendre, un chant obscur sorti de la bouche des enfants. Deux vies te sont destinées, l'une pendant laquelle tu seras privé de la lumière des cieux ; dans l'autre, tu seras égal aux dieux immortels ; et, quoique mort, tu vivras éternellement".

S'étant embarqué peu de temps après, pour aller à Thèbes aux fêtes de Saturne (on y célèbre des jeux de musique), il aborda à l'île d'Ios. Là, assis sur une roche, il aperçut des pêcheurs qui revenoient à bord ; il leur demanda s'ils avoient quelque chose ; ceux-ci qui n'avoient rien pris, et qui s'étoient amusés à se chercher les poux, faut d'avoir rien de mieux à faire, lui répondirent :

"Nous n'avons laissé ce que nous avons pris, et nous rapportons ce que nous n'avons pas pris".

Ils vouloient dire qu'il avoient tué les poux qu'ils avoient pu prendre, et les avoient jetés, et que ceux qu'il n'avoient pas pris ils les apportoient dans leurs vêtements. Homère, n'ayant pu deviner ce qu'ils vouloient dire, se laissa aller au chagrin et en mourut. Les habitants d'Ios lui firent des funérailles magnifiques, et mirent sur son tombeau cette épitaphe :

Cette terre recèle dans son sein le corps du divin Homère, cet homme sacré qui a chanté les louanges des héros".

D'autres disent qu'il étoit de Colophone, et ils se fondent sur l'inscription en vers élégiaques qu'on a gravée sur sa statue, et qui est conçue en ces termes :

"Homère, fils de Melès, tu as éternisé la gloire de toute la Grèce, et celle de Colophone ta patrie. Tu as produit deux ouvrages, enfants de ton génie immortel ; tu chantes dans l'un le retour d'Ulysse à travers mille périls, et dans l'autre la guerre contre les habitants de Troie".

Je crois aussi devoir rapporter l'épigramme d'Antipater, qui ne manque pas d'agrément. Elle est ainsi conçue :

"Les uns, divin Homère, disent que Colophone t'éleva dans son sein ; d'autres disent que ce fut la belle Smyrne. Ceux-ci te font naître à Chios, ceux-là à Ios ou à Salamine : enfin quelques uns te donnent pour patrie la Thessalie, mère des Lapithes ; d'autres nomment encore d'autres endroits ; mais, s'il m'est permis de révéler les oracles d'Apollon, le ciel est ta patrie, et tu ne dois pas le jour à une mère mortelle, mais à la divine Calliope".

V. Il vivoit, suivant les uns, à l'époque du siège de Troie, et il en fut même spectateur. Il vivoit, suivant d'autres, cent ans après cette guerre ; d'autres ne le placent que cent cinquante ans après. Il a écrit deux poëmes, l'Iliade et l'Odyssée ; quelques uns y ajoutent la Batrachomyomachie et le Margitès, qu'il écrivit, à ce qu'ils disent, pour s'exercer et se délasser, mais ils se trompent.

VI. Quelques uns disent que, suivant Homère, la cause de la guerre de Troie fut le jugement que rendit Alexandre, au sujet de la beauté, entre les trois déesses Junon, Minerve et Vénus, et ils citent, à l'appui de leur opinion, ces deux vers du poète :

"Il condamna les déesses lorsqu'elles vinrent chez lui, et donné l'avantage à celle qui lui offrit les moyens d'assouvir ses désirs brutaux"

Mais il est contre les convenances de supposer que des dieux aient été jugés par des hommes ; d'ailleurs Homère n'en parle dans aucun autre endroit ; c'est pourquoi on regarde avec raison ces vers comme supposés.

VII. Voici ce qu'il y a de plus vraisemblable. Alexandre, fils de Priam, ayant envie de connaître la manière de vivre des Grecs, s'embarqua et se rendit à Sparte. Hélène lui donna l'hospitalité, durant l'absence de Ménélas son époux, et l'engagea à venir avec lui. Ils abordèrent dans l'île Cranaé, et ce fut là qu'il coucha pour la première fois avec elle ; il passa ensuite à Sidon et dans la Phénicie, et se rendit à Troie. Agamemnon et Ménélas ayant appris ce qui s'étoit passé, rassemblèrent une armée à Aulide, ville de la Béotie ; et, tandis qu'ils y offroient un sacrifice, un serpent étant monté sur un arbre voisin de l'endroit où ils étoient, y dévora les huit petits d'un moineau, et ensuite la mère, ce qui fut un présage que les Grecs feroient la guerre pendant neuf ans, et qu'ils ne prendroient Troie que la dixième année. Lorsqu'ils eurent abordé à Troie, et qu'ils voulurent débarquer, il y eut un premier combat dans lequel Protésilas fut tué ; ils envoyèrent ensuite Ménélas et Ulysse en ambassade pur redemander Hélène ; Les Troyens ayant refusé de la rendre, il y eut un autre combat ; les Grecs, ayant eu l'avantage, laissèrent une portion de leur armée pour tenir la ville assiégée, et l'autre portion, commandée par Achille, alla ravager les villes circonvoisines, pour priver les Troyens des secours qu'ils auroient pu en tirer. Du nombre de ces villes étoit Chrysa ; les Grecs l'ayant prise, donnèrent à Agamemnon Chryséis, fille de Chrysès, prêtre d'Apollon. Celui-ci étant venu dans le camp pour racheter sa fille, et ayant été maltraité par Agamemnon, pria Apollon de le venger en punissant les Grecs : ce dieu exauça sa prière, et envoya la peste dans leur camp. Achille alors ayant conseillé de rendre Chryséis, Agamemnon irrité le menaça de lui enlever Briséis, que les Grecs lui avoient donnée. Achille pria Thétis sa mère de demander à Jupiter que les Grecs fussent vaincus, ce qui arriva. Patrocle, à la persuasion de Nestor, pria Achille de lui prêter pour quelques instants son armure, afin de repousser les Troyens qui étoient auprès des vaisseaux. Patrocle, s'étant ainsi présenté au combat, s'y distingua par sa vaillance, et fut tué peu de temps après ; Achille, affligé au dernier point de cet événement, se réconcilia avec Agamemnon, et après avoir reçu une armure fabriquée par Vulcain, il fit un grand carnage des Troyens, et tua enfin Hector, ce qui est la fin du poëme.

VIII. Tel est l'ordre des événements, mais le poëte n'a commencé qu'à la neuvième année, parce qu'avant la colère d'Achille, la guerre s'étoit un peu relâchée, et ne présentoit point événements remarquables ; en effet, tant qu'Achille combattit pour les Grecs, les Troyens n'osoient pas sortir des portes de leur ville, et ils craignoient sa redoutable épée. Mais lorsqu'il se fut retiré, ils reprirent courage et se présentèrent au combat. Les forces étant à peu près égales de part et d'autre, il y eut des traits de bravoure très fréquents et très variés.

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