Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

10 - Un tournant aristarchéen : l'édition quatrième de Dindorf.

La décennie 1850-1860 représente un tournant dans les études homériques, en raison de la parution des deux éditions, diamétralement opposées sous le rapport des principes et de la conception, mais également importantes de par l'innovation philologique qu'elles incarnent, de Dindorf4 et de Bekker2. Entièrement convaincu par la démonstration de la sûreté des méthodes philologiques et éditoriales d'Aristarque donnée par Lehrs dans sa dissertation de 1833 De Aristarchi studiis homericis (avec le sous-titre, qui disparaîtra dès la seconde édition de 1865, ad praeparandum Homericorum carminum textum Aristarcheum), et, partant, rallié aux vues de celui-ci sur la nécessité de remonter au texte établi par l'illustre Alexandrin, en tant que la source la plus rigoureusement documentée qui se puisse atteindre, Wilhelm Dindorf (1802-1883) a donné le plus bel exemple de retractatio homérique du XIXe siècle dans ses Homeri Carmina ad optimorum librorum fidem expressa, curante G. W. (...) Editio quarta correctior : Vol. I Pars I Iliadis I-XII. Pars II Iliadis XIII-XXIV., Leipzig, Teubner, 1855, 2 vol. séparés ou 2 tomes en 1 vol. et XXVIII + 504 pp., in-12° ; Vol. II Pars I Odysseae I-XII. Pars II Odysseae XIII-XXIV, 1856, 2 vol. en 1 tome et XIV + 471 pp. Lui-même confesse franchement avoir changé d'idée sur la direction que doivent emprunter les études textuelles homériques : " (...) uerum quum postero tempore diligentius peruestigatis lectionis Homericae fontibus et nouis etiam apertis plurima aliter quam Wolfius fecisset instituenda fuisse quum ab aliis tum ab me ipso intellectum esset, non committendum putaui ut, quum haec editio iterum iterumque imprimenda esset, Wolfii repeterem recensionem. Ita factum est ut non solum tertia, sed magis etiam quarta haec editio ualde dissimilis euaderet editionibus meis duabus primis propriusque accederet ad recensionem Aristarchi, quatenus eam ex grammaticorum excerptis, copiosis in Iliade, ualde ieiunis in Odyssea, cognitam habemus. (...) Nam etsi Aristarchus non solum ingenio, doctrina artisque criticae facultate, sed etiam subtili sermonis Homerici cognitione grammaticos ceteros omnes longe superauit, quod Carolus Lerhrsius in libro de Aristarch studiis homericis praeclare ostendit, tamen in ea quae tum erat horum studiorum conditione fieri non poterat quin multa uel ab aliis accepta probaret uel ipse proponeret quae hodie, arte critica perfectioribus quam quibus Graeci ueteres utebantur legibus adstricta, improbanda sunt " (Il., I, pp. V-VI). Dindorf nuance aussitôt son adhésion aux principes de Lehrs : Aristarque n'est pas sacro-saint à ses yeux, il n'a donc pas cru devoir s'aligner sur lui en environ 250 leçons iliaques et 50 leçons odysséennes, compte non tenu du retrait ou de l'ajout de l'augment et des points de pure orthographe. " Ceterum non nego ", confesse-t-il de façon bonhomme, " inter lectiones Aristarchi ab me reiectas plures esse de quibus alii aliter sentire possint " (p. VI). Et d'expliquer que, pour ne point faire injure à la science de l'illustre Alexandrin, il lui fallait pratiquer un tri dans l'apport aristarchéen, tant ce dernier, vu les conditions de sa transmission, apparaît disparate et plus ou moins fautif: " praeterea, ne iniura fiat Aristarcho, meminisse oportet grammaticos quibus Aristarchi lectionum notitiam debemus saepe parum accuratos fuisse, auctumque malum ab librariis esse, qui in grammaticorum notationibus multa uel peruerterunt, etiam nominibus criticorum ueterum non raro inter se permutatis, uel corruperunt. Qualia uitia plurima etsi ab uiris doctis recte sunt animaduersa, uereor tamen ne alia adhuc lateant et Aristarcho aliisque ueteribus criticis passim tribuantur quae numquam iis in mentem uenerunt (...) ". Le reste de la préface (pp. VI bas-XV) sera donc consacré à illustrer la nécessité de filtrer au cas par cas les injonctions des scholies à propos des préférences d'Aristarque en matière orthographique — développements utiles et bien conçus, notamment sur l'accentuation des pronoms personnels (pp. VII-XXII), mais sans originalité aucune venant après le chapitre De prosodia du livre de Lehrs, et qui ne font que davantage regretter que l'éditeur n'ait pas cru de son devoir de justifier ses préférences dans un apparat critique en forme. L'édition quatrième de Dindorf pose d'ailleurs de tout autres problèmes que celui de l'incommodité liée à son caractère abrégé. À elle seule en effet, et davantage même que l'adoption d'une orthographe purement wolfienne (les rares innovations, ainsi l'adoption de eiâoº, constituant rien moins que des progrès), la reproduction des Wolfii summaria en tête de chaque poème traduit de façon éloquente la position inconfortable dans laquelle s'est trouvé Dindorf (14)— obligé de négocier un compromis, impossible à tenir sans la justification d'un apparat ou d'une ébauche de commentaire critique, entre l'aristarcholatrie, admirablement documentée mais très militante, de Lehrs et la pesanteur (et le conformisme) de la vulgate wolfienne, que lui-même n'avait pas peu contribué à propager en réimprimant à peu de chose près Wolf dans ses trois premières éditions. Si l'on passe sur les marques de la hâte avec laquelle le texte de Dindorf4 a été bouclé (pas tant, ce semble, le contraste entre passages iliaques hachés par la ponctuation et passages presque vides de virgules, que déplorait Pierron, I, p. CXXXVIIII, que l'absence fréquente du point en haut à la fin des vers introduisant les discours, et que la présence de coquilles parfois grossières)(15), l'édition apporte à la fois trop, en déférant à l'autorité d'Aristarque (ou de Zénodote) dans plus d'un cas limite où leurs leçons sont en réalité identifiables à des innovations, et trop peu, en s'écartant d'eux au contraire là où il est loisible de considérer qu'ils incarnaient un progrès critique. On se rendra facilement compte de la qualité très inégale du palmarès alexandrin de Dindorf en compulsant le bref (moyenne des modifications dans l'Iliade : une douzaine par chant, bien que les quatre derniers aient nécessité respectivement 22, 18, 17 et 22 amendements) Index lectionum a quarta editione discrepantium, placé en tête de chaque volume, auquel se réduit l'essentiel du travail de révision assumé par Carl Hentze († 1908), responsable de la production de l'editio quinta correctior : Leipzig, Teubner, 1881-1882 (Iliade, 2 vol. de XXIII + 249 et VIII + 264 pp.) et 1883-1884 (Odyssée, 2 vol. en 1 tome, XXII + 204 + VI + 194 pp.). Dans sa préface à l'Odyssée (I, p. III ; l'Iliade n'en comportant pas), Hentze affirme avoir tenu le texte au courant des progrès de la critique (" (...) cum recognoscendi curam suscepissem, id mihi propositum esse putaui, ut quae et recentiorum editorum curis emendata et ceterorum uirorum doctorum studiis Homericis inuenta erant, diligenter adhiberem ") en s'en remettant essentiellement à l'apport de Bekker2, qui reçoit au passage un éloge appuyé pour sa révision des données diplomatiques du texte et pour ses principes éditoriaux. En réalité, au delà du retrait des leçons aristarchéennes les plus voyantes signifiées dans les tables et de la rectification de celles des coquilles (orthographe et ponctuation) dont s'est aperçu Hentze, ce dernier n'a guère fait que s'efforcer d'apporter une certaine régularité dans la ponctuation et ajouter, more Bekkerio, la diérèse aux noms patronymiques. Ce par quoi l'on peut voir que le fond du texte de l'édition quatrième se retrouve dans la cinquième fondamentalement inchangé. Ce compromis assez bâtard, qui n'améliore guère la leçon, fait franchement préférer le texte de Ameis-Hentze, même si, dans ses premières éditions, ce dernier apparaît trop proche de celui de Bekker.

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