Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

11 - Illusions linguistiques III : 'ipse dixit Bekker'

D'une tout autre complexion que Dindorf ou même Hentze était le vétéran Immanuel Bekker (1785-1871), éditeur / collecteur des scholies anciennes chez Reimer (Berlin, 1825-1827) et auteur d'une première édition fort originale des textes homériques, munie de rares notes critiques, chez Nicolai (Homeri Ilias. Homeri Odyssea. Ex recognitione I. B., Berlin, 1843, 2 vol. in-8°, 472 et 394 pp. : visait à restaurer le texte aristarchéen). La publication qui s'impose est celle de 1858, munie d'une préface knapp und klar (I, pp. III-VI) et étayée, sinon justifiée, par une adnotatio systématique rejetée à la fin de chaque volume(16) (Iliade : I, pp. 405-594 ; Odyssée : II, pp. 315-456) : Carmina Homerica I. B. emendabat et annotabat. Volumen prius Ilias. Volumen alterum Odyssea, Bonn, Markus, 2 vol. in-8°, VI + 594 et 480 pp. L'appréciation portée par le grand Jebb est parfaitement représentative du consensus savant (Homer. An Introduction to the Iliad and the Odyssey, Glasgow, Maclehose, 18872, réimp. 1905, p. 198) : " the first scientific attempt to attain a pre-Alexandrine text ". Tant sous le rapport de la restauration du digamma que sous celui du choix des leçons et des athétèses, je serais pour ma plus réservé. Sans aller aussi loin que Pierron, qui rapporte à la seule idiosyncrasie de l'éditeur le caractère si particulier de son texte (L'Iliade d'Homère..., I, pp. CXXVI-CXXX), je dirais que Bekker, sur la fin de sa carrière et vers le terme d'une très longue vie vouée à la recensio et à l'emendatio des textes grecs, a laissé la bride sur le cou à son penchant pour l'analogie, à ses intuitions et à ses préférences personnelles en matière de diction épique, en demandant qu'on s'en remette à lui experto crede. Ce n'est pas à nier l'étendue et la profondeur de l'érudition du grand homme, ni à mésestimer la large mesure d'exactitude philologique mise par lui à la tâche. Simplement, les raisons de l'excision des nombreux vers et groupes de vers qui sont relégués en bas de page, n'apparaissent pas nettes du tout — ces athétèses ne coïncidant que rarement avec les condamnations alexandrines ou un défaut d'attestation dans le Venetus 454, elles ont l'air idiosyncratiques (" on devinera quelquefois un motif de répugnance, mais d'ordinaire on se
creusera en vain la tête pour deviner ", comme dit Pierron, I, p. CXXVIII)(17)—, et la présentation compressée et laconique de son apparat dépasse les pires excès de Wilamowitz (cf. M. L. West, Textual Criticism and Editorial Technique, Stuttgart, Teubner, 1973, pp. 92-93). Les uariae lectiones et le report des athétèses alexandrines (pas toutes...) sont entremêlés à l'indication des lignes répétées et aux cross-references verbales ; l'emploi de l'astérisque, qui doit signaliser les interventions de l'éditeur, n'est pas explicité, et manque souvent, d'où des notes critiques comme en Iliade, XXIII, 361 " memnh=ito : memne/wito " (du Mazon avant l'heure) ; les sources manuscrites sont désignées de manière très vague (Papyr, Palimp, Venetus, Townlej...) ; l'usage récurrent des compendia R (= auctor recentior) et V (= ueterus aliquis grammaticus) — I, p. 404 — allie l'imprécision à l'économie et constitue une perte de temps pour le lecteur curieux comme une source potentielle d'erreurs ; enfin, des notes cryptiques telles Il. III, 61 " te/xnhi Il. " ou XXIV, 5 " panda/matwr Il. ", qui répètent la leçon in textu, sont de nature à causer de sérieuses perplexités. Qui pis, Bekker ne s'exprime point sur la supériorité de ses principes généraux hormis par des pétitions de principes dans la Préface. Celle-ci respire du début à la fin une sorte de bonhomie supérieure qui en a imposé aux connaisseurs : " qui studia Homerica ex diuturno languore suscitauit, Fridericus Augustus Wolfius artem criticam ultra Aristarchi recensionem regredi posse negabat. Idem, quid Homerus cecinerit, nonnisi ex quadam analogia carminum recte iudicari arbitrabatur. Quam congruenter utrumque, nunc non quaero : de analogia uehementer assentior uiro eximio, neque aliam atque haec monstrat uideo uiam ad textum sibi constantem ac conuenientem, legibus temperatum certis et definitis, omni denique genere aequabilem. Atque tantam esse analogiae uim et praestantiam iam tum diuinabam, cum adolescens primam poetae operam dedi ; ideoque, quamuis grammaticorum codicumque auctoritate plane mouebar, summam tamen iudicii ex perpetuitate quadam et nexu testimoniorum, quae ipsa sibi carmina dicerent, suspendebam. Nunc, post lustra decem, multaque facultatis meae, si qua est, criticae multis in scriptoribus experimenta, eadem illa analogia tanquam duce spectata et probata etiam confidentius fretus, a
recepta uulgo lectione longius quam ullus ante me editor discedo. (...) " (p. III, à l'incipit).
Les principes suivis par Bekker sont les suivants (dans l'ordre d'exposition de la Préface, pp. IV-V). 1°) Restauration raisonnée, et justifiable pour faire disparaître les hiatus, du digamma (" (...) huius me necessarias utilitates non decebat amplius aspernari. Itaque reduxi digamma, sed quantum poteram et licebat, caute pedententimque reduxi, sed in sedem reduxi suam, proditam illam manifestis uestigiis, non optatam cupideue arreptam "), sous le plan de laquelle Bekker2 est une réussite admirable (les éditions 'linguistiques' d''Homère' les plus importantes, celles de Christ, Van Leeuwen et Mendes da Costa, Van Leeuwen, n'y apporteront plus guère que les retouches de détail, rendues nécessaires par les progrès de la science linguistique(18) ). 2°) Perfectionnement métrique, en l'espèce diminution du nombre des spondées au moyen de la diérèse (surtout des noms patronymiques : Achille est systématiquement écrit 'Atrei+¢dhº, -da, -dhi, -dao...) et des permutations de mots, et amélioration des césures grâce à l'élimination des augments non indispensables (Il. V, 901 ge te/tukto … : g¡ e_te/tukto …). Ceci au nom d'une
d'une conception subjective et, si cela se trouve, parfaitement arbitraire de la 'vieille langue'(19) . " Versum in primis attendi studiose, quem plurimum ualuisse ad fingendam uariandamque et locupletandam linguam antiquam omnes consentiunt. Eo magistro diphthongos patronymicorum dissolui, caesuram augmento syllabico anteposui, hiatui unum certe reliqui perfugium, dactylus an spondeus eligatur paucioribus quam uulgo putant hexametri locis optionem esse intellexi. Blandimenta aurium purum curabam ; sic enim mihi persuadebam, non fore absona aut absurda quae uera et genuina esse certa ratio efficeret ". 3°) Attention scrupuleuse portée à l'accentuation, en vertu d'une conception saine, quoique normative, de l'analogie (cette rubrique, pp. IV bas-V haut, est à conseiller pour sa concision et sa sagacité), et aux faits de graphie comme de syntaxe (p. V). En résumé, si l'édition de Bekker dépasse la mesure par ses athétèses et innove beaucoup (trop ?) en matière de toilettage métrique du texte et de présentation (les chants sont imprimés en continuité les uns des autres, avec simplement en marge l'indication du numéro d'ordre), si elle applique de façon dogmatique des positions philologiques qu'il aurait mieux valu laisser ouvertes, comme l'avaient fait Wolf et Dindorf, et si elle pâtit d'un apparat critique elliptique et évasif, elle se recommande par l'ampleur même de l'apparat, la solidité de sa restauration du wau, sa très grande sûreté grammaticale et la réussite globale de son effort pour remonter au delà des états alexandrins du texte.

Nouveauté

Vous pouvez visiter le journal d'actualités : http://homerica.msh-alpes/wordpress

Site hébergé par http://www.msh-alpes.fr - @homerica - Evolution du site par l'Association Champollion (2011) - Affichage adapté sous Firefox 4