Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

13 - Paley, ses imaginations et ses impérities.

Bekker2 a été suivi, et souvent même aveuglément reproduit, dans l'édition commentée de Frederik Apthorp Paley (1815-1888), The Iliad of Homer with English notes by F. A. P., editor of Hesiod, Aeschylus, &c &c, Londres, Whittaker & Bell, 2 vol. in-8°, 1866-1871, XVI + 450 et LXVIII + 480 pp. (le vol. II a été révisé en 1884 ; non uidi). La célébrité qui fut un temps la sienne est injustifiée : cette Iliade n'est point comparable à l'Euripide ou même à l'Eschyle commentés du même auteur, dans la mesure où 'Homère', n'étant pas difficile au sens où les deux susdits Tragiques le sont, la méthode ordinaire de Paley, c'est-à-dire l'application d'une critique linguistique et philologique de bon sens et de juste milieu entre les tendances opposées de l'hypercritique et du conservatisme textuel (cf. Euripides..., III, 1860, pp. V-XIV), il exige une explication constamment attentive aux modalités de la tension entre l'ancien et le récent dans la diction épique, aux procédés aédiques et aux conditions de la transmission du texte. Ceci suppose une vaste érudition, une longue préparation et la maîtrise du plus grand nombre possible d'outils érudits récents, dont la grande masse était latine et allemande. Or le travailleur acharné mais trop rapide qu'était Paley ignorait pour ainsi dire l'allemand (il est symptomatique que le seul ouvrage germanique important qui soit à peu près continûment cité par lui soit le Lexilogus de Buttmann : il en existait en effet une fort bonne traduction anglaise, qui remplace presque entièrement l'original grâce à un arrangement des matières par ordre alphabétique et à l'ajout d'indices), et son commentaire est entièrement dérivatif. Sa seule source de valeur tenait en Bekker2 ; il n'utilise le plus souvent Heyne que via Spitzner et Trollope, autrement il se réfère aux éditions anglaises de l'Heyne minor ; ne mentionne presque jamais Wolf et ne dialogue guère tout du long qu'avec Spitzner et Doederlein, plus l'édition anglaise, partielle et sans prétention scientifique, de T. K. Arnold (Homer for Beginners. Iliad, Books 1-3. With English notes by (...) T. K. A., Londres, Rivington, 1851, petit volume de moins de 150 pp. in-12° sur un texte wolfien et dont l'annotation dépend de Bothe via Dübner — Pierron, I, p. CXXXII) et surtout celle, complète mais pas sensiblement meilleure, de William Trollope (OMHROU ILIAS.. The Iliad of Homer, chiefly from the text of Heyne. With a carefully corrected text, with copious English notes illustrating the grammatical construction, the manners and customs, the mythology and antiquities of the heroic ages ; and preliminary observations on points of classical interest and importance connected with Homer and his writings, by the Rev. W. T., Londres, Rivington, 18362, in-8°, XXXIX + 672 pp.). Paley, et c'est un signe qui ne trompe pas, n'ajoute guère à cette liste que des traductions anglaises desquelles la fidélité n'était pas le souci premier (celle de lord Derby était en vers blancs !), de même qu'en fait d'interprétations, il ne connaît guère que les britanniques. Le fait est qu'il a tellement peu consulté les scholies anciennes chez Villoison ou Bekker que celles qu'il cite l'étaient déjà chez Spitzner (moins souvent chez Doederlein), qu'il se réfère plus volontiers aux scholies récentes (particulièrement celles du Lipsiensis), et qu'il ne se doute même pas que l'autorité si pertinente de SA, SB ou ST, ou que la source ultime des vers athétisés dans le Venetus A, ne fait en général qu'un avec Aristarque lui-même. En voici un exemple flagrant : les vers XVIII, 597-598, retenus par Bekker2, sont obélisés dans A, où la scholie Arn./A implique qu'ils l'ont été par Aristarque et rapporte en toutes lettres qu'Aristophane les avaient retranchés (kai¿ r¸' ai¸ me\n <kala\º ºtefa/naº eãxon. Oi¸ de\ maxai¿raº / (...) telamw¯nwn>] a_qetou=ntai oi¸ du/o, oàti ou_de/pote ma/xairan eiåpe toì ci¿foº. ãAllwº te kaiì ou_ pre/pon xoreu/ontaº maxai¿raº eãxein. Outoi deì ou_deì paraì _Ariºtofa/nei hźann). Face à ceci, qu'écrit Paley ? " These two lines, the Schol. Ven. inform us, were rejected by the critics (...) " (II, p. 246) ; Aristophane n'est même pas mentionné, et l'anonymat de l'athétèse calque l'erreur de méthode commise par Heyne soixante-dix ans plus tôt ! C'est dire combien un commentaire caractérisé par une telle naïveté philologique est inutilisable du point de vue du report et de la discussion des variantes alexandrines. " Si Paley ", écrit Pierron (I, p. CXXXIV), " n'a aucune inquiétude sur des problèmes homériques qui ont jadis tourmenté Aristarque, il connaît à fond son Newman, son Wright, son lord Derby, son Gladstone, son Donaldson. Le New Cratylus de Donaldson est son évangile étymologique, les Studies on Homer de Gladstone son évangile littéraire, et la comparaison des trois traducteurs de l'Iliade, Newman, Wright et lord Derby, sa perpétuelle préoccupation ". Le seul mérite propre des notes de Paley tient dans le bon sens robuste avec lequel elles s'attaquent aux incertitudes et aux ambiguïtés syntaxiques, et en d'occasionnels éclairs de génie (beaucoup moins, vu la nature de la matière, que dans son Euripide) ; mais ces notes de traducteur consciencieux plutôt que d'éditeur sont de peu d'utilité dans le cas des réelles difficultés de langue ou de lexique, faute de maîtrise de la grammaire comparée alors naissante. — Paley, qui reproduit la teneur du texte de Bekker2 en effaçant le digamma, n'a cure de justifier sur le plan de la Textkritik le Lesetext qu'il imprime. Ceci était pourtant d'autant plus nécessaire que sa fidélité aux athétèses de Bekker, sur lesquelles il s'explique très rarement en note, connaît des écarts surprenants : alors qu'il suit en général son modèle de très près (dans les chants XIV à XVI, il s'aligne sur lui pour la totalité de ses verdicts d'éjection, c'est-à-dire XIV, 95, 114, 213, 269, 317-327, 376-377, 381-382 — il ne donne d'explication que pour le v. 213 [II, pp. 63-64] —, mais pas 40 ; XV, 56-77, 147-148, 212-217 [d'après les Alexandrins ; cf. la note, pp. 91-92], 228, 231-235 [d'après Aristophane de Byzanance, cf. note, p. 92], 481, 511-513, 562, 610-614 [après Heyne, cf. note, p. 111], 668-673 ; XVI, 97-100 [d'après les Alexandrins, cf. note, p. 124], 261, 296, 381, 614-615, 689-690), dans le livre XIII, Paley n'imprime entre crochets que le v. 255, alors que Bekker expulsait 114-115, 345-360 et 480, et il n'a de note en aucun de ces passages. Revenir de la sorte, ex silentio, sur la condamnation bekkerienne d'un certain nombre de lignes isolées et de passages est au moins aussi arbitraire que la cacoethes secludendi de son modèle, les raisons des divergences d'avec ce dernier étant condamnées à relever du guesswork. Les innovations textuelles de Paley se bornent à la collation de deux recentiores de Cambridge encore inexplorés (II, pp. LIX-LXVIII), totale pour Ca3 d'Allen, qui comporte les seuls chants XX et XXII, très partielle pour le témoin complet Ca1 (chants XXIII-XXIV) : mais son report détaillé n'épuise pas les variantes notables (il ne mentionne pas le e_º de Ca1 pour e_p¡ en XXIII, 744 ni le poti du même témoin pour kata/ en XXIV, 327, variantes garanties par Ludwich et dûment reportées chez Allen maior), et je ne sais si, malgré ses talents de dessinateur (cf. ses planches de divers manuscrits anglais encartés au tome III de son Euripide entre les pp. XXVI-XXVII [1], XXVIII-XXIX [1] et XXX-XXXI [2]) un amateur comme Paley mérite totalement la confiance en pareille matière. L'introduction assez développée du tome II contient quant à elle des vues très aventurées sur la date réelle de la composition des épopées homériques (On the 'Homer' of B.C. 450 : pp. V-XXVII), sur ce que prouve dans cette optique la distribution des aàpac ei_rhme/na alexandrins et des épicismes tardifs (XXVII-XXXIV), sur les pseudo-archaïsmes homériques typiques de ce que Paley considère comme l'affectation d'antiquité de la diction épique (XXXIV-XLVI) et sur l'évidence documentaire des scènes de batailles homériques procurée par les peintures sur vase (XLVII-LVIII). L'éditeur anglais y défend notamment l'idée que les Tragiques, loin d'avoir choisi sciemment des versions des mythes de la guerre de Troie autres que celles consignées chez 'Homère', n'ont pas utilisé les épopées que nous connaissons parce qu'elles ont été composées, en matière de patchwork, après eux et d'après eux : " what I have shown is, I think, undeniable, — that the Iliad and the Odyssey, though they do occasionally touch s l i g h t l y on some of the above incidents [ie. les destinées mythologiques des héros de la guerre de Troie telles que reflétées chez Pindare et sur la scène tragique] as events well known at the time, could not possibly have been the origin or basis of them ; nor could they, as definite and primary parts of the story, have been expansions, so to say, of mere Homeric hints. In fine, I contend that our two epic poems were of necessity put together a f t e r, because in great measure f r o m, the large mass of ballad literature which Pindar and the Tragics knew in their entirety " (p. XXI ; l'insistance est de Paley). " The Iliad in its present state seems to me to be aptly compared to a stained glass window composed from a quantity of old materials, more or less detached, and of different dates, but re-arranged and filled in with modern glazier's work, so as to form a harmonious whole, by some cunning artist who had an eye for unity of design, harmony of colour, and a general antique design. When first put into a written shape, the Iliad was of necessity composed from the mouths of rhapsodists. Like the traditional composition of the Septuagint, it came from many sources — theogonies, i¸eroiì lo/goi, tales about the loves and quarrels of gods, about Hercules and Dionysus, the exploits of old Achaean chiefs, or of legendary heroes such as Ajax and Diomedes, ballads about Thebes, the fleet and sacrifice at Aulis, the supernatural building of Troy, &c. All these, I maintain, were worked into a dramatic and harmonious narrative by one hand, who used, in the main, the dialect and vocabulary that was flourishing in Asia in the time of Herodotus " (p. XXIV). La thèse n'était pas sotte en elle-même, mais les lumières de Paley sur les faits relevant de l'archaïsme linguistique ou dialectal sont très incertaines (ce qui ne veut pas dire que ses analyses soient toutes biaisées : cf. pp. XXXVI-XLVI sur " the uses and forms of certain words of which the compiler of our texts appears to have m i s t a k e n the true import, or which he has c o i n e d on a false analogy "), et la double découverte de la nature composite, car artificielle et soumise aux contraintes de la versification, de la Kunstsprache (Meister) et des stades de modernisation dialectale successifs par lesquels celle-ci est passée (Parry) empêche de prêter une attention sérieuse à sa vision de comment les choses se sont passées. Pour nous résumer, une édition bâclée, mal informée, superficielle, sous-équipée en matière de critique, et historiquement nulle et non avenue, dont il n'est pas certain si le commentaire parvient même à remplir les objectifs, et les besoins, modestes auxquels la " Bibliotheca Classica " s'efforce de répondre(20) .

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