Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

14 - Pierron, premier Français à avoir bien mérité d'Homère.

A un niveau, une ambition et un degré de réussite très nettement supérieurs se situent les deux volumes d'Alexis Pierron (1814-1878), OMEROU ILIAS. L'Iliade d'Homère. Texte grec, revu et corrigé d'après les documents authentiques de la récension (sic) d'Aristarque, accompagné d'un commentaire critique et explicatif, précédé d'une introduction et suivi des prolégomènes de Villoison, des prolégomènes et des préfaces de Wolf, de dissertations sur diverses questions homériques, etc., Paris, Hachette, 1869, 1883-18842, 2 vol. grand in-8°, CXLVIII + 484 et [IV +] 622 pp. Cette édition très soignée, tombée dans un oubli quasi total (si je ne me trompe, la B.N. n'en possède aucun exemplaire), demeure à ce jour la plus savante disponible en français, et constitue même le seul commentaire développé qui ait paru dans notre langue(21) . Elle n'a pourtant pas eu bonne presse, à l'époque, toute couronnée qu'elle fût par l'Association pour l'encouragement des études grecques, et un aussi fin connaisseur que Maurice Croiset la jugeait comme caractérisée par une sorte de passion aristarchéenne, ce qui très exagéré (Histoire de la littérature grecque, I, pp. 98-99). Pierron s'est certes entièrement aligné sur les positions de Lehrs, et a donc visé à rapprocher le plus possible son texte, basé sur la recension contenue dans Dindorf4, des diorthoses d'Aristarque, en écartant aussi bien la tendance archaïsante de Bekker que les compromis de Heyne avec l'ancienne vulgate et la recension vénitienne de Wolf ; mais il a gardé son esprit critique et a su ne retenir, avec une qualité de jugement bien supérieure à celle de Dindorf, que les leçons aristarchéennes qui marquent un progrès sur celles de Wolf et des manuscrits alors connus. Les vers qu'il exponctue sont presque uniquement ceux obélisés dans le Venetus 454, à un résidu près parmi lequel figurent exclusivement les athétèses visiblement subjectives d'Aristarque. Le commentaire, qui a fait un usage systématique des ressources savantes disponibles, notamment allemandes, jusqu'aux plus récentes et à l'Homerische Textkritik im der Alterthum de La Roche (1866 ; ses Homerische Studien. Der Accusativ im Homer, Vienne, 1861, ont en revanche échappé à Pierron), consacre, comme on pouvait s'y attendre, une place prédominante aux notes critiques, qui sont en général un modèle de précision (très nombreuses citations et discussions des scholies anciennes, principalement A) ; les notes exégétiques sont plus faibles et souvent périmées. Mais c'est de très loin pour les bonus éditoriaux ajoutés proprio Marte par Pierron que cette édition vaut d'être consultée : la vaste rétrospective de l'érudition homérique, des origines à 1869, brossée dans l'Introduction, et notamment le catalogue des éditions imprimées, conserve tout son intérêt, bien que plus d'un jugement en soit contestable au vu de la difficulté ou des incertitudes de la matière et que le détail de l'érudition soit inévitablement daté. D'autre part, le volume II se clôt par huit appendices documentaires, incluant maintes pièces rares, parmi lesquelles des extraits, montés et commentés de la façon la plus suggestive, des Prolégomènes de Villoison (App. I, pp. 499-521) et de Wolf (App. IV, pp. 539-563), ainsi que des Préfaces de ce dernier (App. V) ; l'Appendice II, en particulier, sur les signes critiques d'Aristarque (pp. 522-533), est un bijou d'explication compressée. Parmi les aides au lecteur qui ne répondent plus depuis longtemps aux desiderata de la science linguistique, mais qui n'en était pas moins bienvenues, figurent une liste des mots où le digamma paraissait bien assuré (I, p. CXLVIII) et une autre des aàpac ei_rhme/na (II, pp. 608-620), cette dernière encore utile en ce qu'elle renvoie quand il y a lieu aux notes de Pierron lui-même et fournit, pour chaque terme discuté par Curtius dans ses Grundzüge der griechischen Ethymologie (18662 ; son Griechische Verbum est assez souvent utilisé dans le commentaire lui-même), la référence précise aux remarques du grammairien allemand. Pierron, délicat écrivain, helléniste remarquable pour son époque et pour la France, diligent collectionneur de matériel et germaniste chevronné (sa traduction d'Eschyle [1844] marque un moment important dans l'interprétation du Tragique par
rapport à la précédente version française savante, celle de La Porte Du Theil [an III de la République = 1794-1795 ; réimpression 1880], et par comparaison fait paraître barbare et imprécise la consciencieuse traduction anglaise de Paley [18712]), apparaît néanmoins coupable de plusieurs fautes graves de méthode. Il ne s'est guère inquiété de la faiblesse de la base codicologique de son modèle, ni soucié de chercher à élargir d'après des éditions spéciales, comme avait fait Bothe, sa connaissance des manuscrits ; les notes justifiant ses lectures sont généralement basées sur l'argument d'autorité, et le préjugé scripturaire, de la lectio suauior, lectio melior). Tout bien considéré, son Iliade savante demeure cependant une des meilleures, sinon la meilleure, de la grande collection Hachette qui a tant fait pour le renouvellement de la philologie gréco-latine dans le dernier tiers du XIXe siècle — largement supérieure au Sophocle de Tournier (dont le remaniement par Desrousseaux n'a pas amélioré la qualité) et au moins égale aux Harangues et aux Plaidoyers politiques de Démosthène publiés par Weil. La seconde édition n'a pas apporté de grand bouleversement, si ce n'est dans la couverture bibliographique, ce qui pose la question de l'intervention d'un réviseur : Pierron a pu tenir compte, dans ses notes, de l'excellente Iliade scolaire de La Roche (Teubner, 1870-1871) et il se réfère quelquefois à la grande édition critique du même savant ; d'un autre côté, il n'a pas pu connaître l'édition critique abrégée de Nauck, dont les options éditoriales sont pourtant reportées quelquefois chez lui dans les cas litigieux.

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