Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

17 - La Roche commentateur : en attendant Ameis-Hentze

Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner l'Iliade scolaire de La Roche : Homers Ilias für den schulgebrauch erklärt von J. L. R.., Leipzig, Teubner, 1877-18802, 6 tomes en 2 vol. ou 2 vol. en 6 parties, in-8°, XXXII + 188 + 161 + 164 et 186 + 134 + 199 pp. Assez peu prisée en dehors d'Allemagne, notamment dans le monde anglo-saxon, du fait de l'existence du commentaire plus étoffé de Ameis-Hentze, elle est pourtant remarquable, et par rapport au genre lui-même, où l'appareil de science originale est en général très réduit et où les remarques pertinentes, et même celles qui le sont moins, se transmettent de commentateur en commentateur jusqu'à former une sorte de satura où il serait hasardeux de préciser qui est à l'origine de quoi, et du point de vue savant : La Roche ne pouvant à raison se satisfaire de la pratique des éditions scolaires, la sienne repose sur une tentative personnelle d'appréhension de la tradition manuscrite, celle ayant abouti à l'editio maior (cf. le Vorwort de la première édition, I, p. IV : " der Text ist vom der Herausgeber selbständig nach den besten Quellen constituiert, was man anderen Schulausgaben nicht nachsagen kann, die den Bekker'schen Text mit unbedeutenden Abweichungen wiedergeben " ; cette critique, on l'a vu, s'applique à nul autre davantage qu'à Paley). La précision et la sûreté du commentaire grammatical et linguistique de La Roche minor constituent sa vertu cardinale : l'introduction (Sprache und Vers vom Homer : I 1, pp. VI-XXXII) demeure sans doute ce qu'on a écrit de mieux comme grammaire homérique portative, avec celle de Monro en tête de son commentaire oxonien déjà cité des douze premiers chants de l'Iliade (pp. XXXIX-LXXXIV) ; les notes, relativement abondantes (elles occupent souvent plus de la moitié inférieure des pages), balisent le texte de manière serrée en dégageant la structuration des épisodes, en attirant l'attention sur les procédés homériques (répétiton des vers et des formules, spécificités de la dictio epica) et en explicitant autant que faire se pouvait dans l'espace imparti, le sens des mots et des expressions pouvant arrêter des débutants ; enfin et surtout, les éléments de commentaire critique jugés indispensables ont été réunis à la fin de chaque tome en un Anhang dont on regrettera simplement qu'il n'ait pas été plus développé (I 1, pp. 177-188 ; I 2, pp. 151-161 ; I 3, pp. 160-164 ; II 1, pp. 172-186 ; II 2, pp. 128-134 ; II 3, pp. 162-187, plus un court excursus sur les unités de mesure homériques, pp. 178-180). Cette cinquantaine de pages, fournissant la justification des émendations les plus notables introduites par La Roche et l'indication de l'attestation manuscrite d'une sélection de leçons, conserve à l'heure actuelle tout son intérêt, notamment pour qui veut vérifier la ratio de la grande édition. Des indices bien conçus (II 3, pp. 181-197) et deux pages de Berichtigungen (pp. 198-199) terminent cette édition, l'une des plus modestes mais pertinente, solide et correcte qui aient parues. L'utilisateur moderne s'en servira essentiellement, m'est avis, dans le cadre d'une lecture continue du texte grec : dans cette optique, la partie la plus incommode et vieillie tient en une caractéristique que l'on retrouve également chez Ameis-Hentze, à savoir la pratique pédagogique des interrogations adressées au lecteur scolaire : " hier und da sind auch kurze Fragen an den Schüler gestellt, aber nur in Fällen, wo sie derselbe bei einigem Nachdenken selbst beantworten kann : sie sollen als Wegweiser dienen, um den Schüler auf die richtige Bahn zu leiten " (Vorwort zur ersten Auflage, I 1, pp. III-IV). Cette façon d'enseigner, inadaptée à la pédagogie actuelle, gâche inutilement un espace précieux.

Le parti-pris d'écarter tout ce qui ne relevait pas d'une entreprise de recension du texte, nous a conduit à passer sous silence trois livres célèbres : les Iliadis carmina XVI. Scholarum in usum restituta edidit Arminius Koechly Turicensis (Leipzig, Teubner, 1861 : retour à un Ur-Text contestable sur le fond, incommode dans la forme, et sans aucune note critique, mais encore recommandable pour sa préface, pp. III-XIII) ; l'Odyssée annotée par Kirchhoff dans le sens de sa reconstruction génétique (18792 ; très peu de notes critiques, mais commentaire et appendices encore instructifs en raison de l'attention portée à la structuration de l'œuvre et à l'agencement des épisodes) ; et la traduction des épopées en éolien tentée par Fick (Odyssée 1883, Iliade 1885-1886 : outre les recensions unanimement hostiles de son Odyssée par Christ, Philol. Anzeiger XIV, coll. 90-98, Cauer, Zeitschr. f. d. Öster. Gymn. X, coll. 290-311, et Hinrichs, DLZ 1885, pp. 6-9, voir les remarques très justes de Christ, Homeri Iliadis carmina..., II, pp. 733-735, les critiques élaborées de Monro, Homeric Grammar2, Appendice F, pp. 386-396, et la réfutation de Sittl, " Die Aeolismen der homerischen Sprache ", Philologus 43, 1884, pp. 1-31). Il reste deux éditions commentées à l'usage des classes que nous regrettons de n'avoir pas consultées autrement qu'à titre de sondages : celles de Düntzer et de Merry. Ce que nous en avons vu ne suffisait point, ni à en établir la notice, ni à nous en donner une bien haute idée.

La raison pour laquelle nous arrêtons notre exposé à La Roche nous a semblé évidente : après lui, sous son impulsion et instruits que seront les philologues par les études des autres grands pionniers Ludwich et Roemer, il ne vindra plus à personne l'idée d'éditer 'Homère' comme par le passé, à savoir en négligeant la tâche préliminaire de la recensio et en reléguant à l'arrière-plan, comme des billevesées scolastiques ou byzantines, les données des scholies anciennes, et accessoirement d'Eustathe, sur les Alexandrins. En outre, nous avions un motif pratique d'user de cette césure. Ceux des travaux textuels subséquents qui comptent (je ne range pas parmi eux les Iliades aux visées spécifiquement linguistiques de Rzach et de Cauer : importantes sous ce rapport, elles ne brillent pour autant ni par le renouvellement du texte, ni par la composition d'un apparat critique, d'ailleurs entièrement dérivatif, aidant proprement à décanter la tradition) appartiennent à l'ère de l'édition scientifique d''Homère' et ont joui d'une très large diffusion, soit au fil de nombreux tirages, ou reprints, successifs (Ameis-Hentze-Cauer, l'O.C.T.2 d'Allen, Mazon-Chantraine), soit en ayant bénéficié plus ou moins récemment d'une reproduction ne uarietur (Ludwich, Allen maior).

Forment exception à cet égard les quatre éditions successives chez Sijthoff produites par Jan van Leeuwen entre 1887 et 1917 (Leyde, grand in-8°) : Homeri Carmina cum apparatu critico, 11887-1890, 21894-1897 ; Homeri Carmina cum prolegomenis et annotatione critica, 1906-1908, 21912-1917. Assez rares dès leur sortie, et plus ou moins mal connues — même, parfois, des érudits —, elles ont suivi une courbe suffisamment instructive des aléas de la critique homérique entre le dernier quart du XIXe siècle et le premier quart du XXe pour nécessiter quelques indications. Assisté, dans les trois premières moutures, du futur auteur de l'Index Etymologicus Dictionis Epicae, M. B. Mendes da Costa, appartenant comme lui à la dernière génération des élèves de Cobet (auquel les Iliades de 1887-1888, 1895-1896 et 1906 sont dédiées), Van Leeuwen a voulu une édition d''Homère' qui fût à la fois linguistique et critique et qui incorporât et accrût les résultats des recherches contemporaines dans tous les compartiments des épopées (constitutio textus, numerus uersuum, dictio epica, vers répétés...). Des deux premières éditions, la seconde est de loin la plus utile, car l'apparat, très développé, a été refondu de manière à renvoyer, pour toutes les corrections linguistiques adoptées, aux développements afférents de l'Enchiridium Dictionis Epicae de Van Leeuwen (1892-1894) : Homeri Iliadis carmina cum apparatu critico ediderunt J. v. L. et M. B. M. d. C. Editio altera, passim aucta et emendata, accedunt tabulae duae, 2 vol. en pagination continue et XXVI + 696 pp. (VII-XXIV + 1-334 et 335-696) ; Homeri Odysseae carmina cum apparatu critico ediderunt J. v. L. et M. B. M. d. C. Editio altera, passim aucta et emendata, accedunt tabulae tres, 1897, 2 vol. paginés en continu et XXX + 600 pp. (V-XXVII + 1-292 et 294-598). Ces éditions, présentées de façon très élaborée et claire, sont guidées par une logique unitarienne et par un certain parti-pris hypercritique (outre les athétèses alexandrines et le rejet en bas de page des vers et groupes de vers mal attestés, d'assez nombreux passages, parfois fort longs, font l'objet d'une condamnation pour des objections d'ordre linguistique ou interne) ; d'importantes introductions documentées, portant à la fois sur les sources du texte et sur sa critique, et de bons fac-similés de manuscrits importants en font des outils fort pratiques. La troisième édition, présentée en deux gros volumes, innove en regroupant sous forme de Prolégomènes développés placés en tête de l'Iliade (I, pp. IX-LIV) les introductions auparavant distinctes, et en offrant un excellent Index nominum après l'Odyssée. L'apparat, assez peu renouvelé, a été fortement concentré et présente donc moins d'utilité, mais pas le texte, entièrement recomposé avec une fonte nouvelle pour le digamma, une seule forme de sigma (s) et des fontes différentes pour la voyelle de timbre /è/ (h) et le éta ionien, = Öa (H) ; on lui reprochera tout au plus d'être difficile à lire au premier contact (Ilias cum prolegomenis et annotatione critica tertium ediderunt J. v. L. et M. B. M. d. C. Accedunt tabulae quinque, LX + 558 pp. ; Odysseae cum prolegominis et annotatione critica tertium ediderunt J. v. L. et M. B.. M. d. C. Accedit index nominum, 1908, 433 + XLVIII pp.). La dernière édition est l'œuvre du seul Van Leeuwen, qui a repris les épreuves de la troisième, texte et apparat, en y ajoutant de brèves notules critiques et des annotations exégétiques relativement développées, sur le patron de son Aristophane (1891-1904, 11 vol.), ainsi qu'un utile Index in commentarios (Od., pp. XLIX-LXVIII) : Homeri Carmina cum prolegomenis, notis criticis, commentariis exegeticis edidit J. v. L. (Iliade, 1912-1913, 2 vol. en pagination continue de LXVIII + 898 pp. — VIII-LXV + 1-450 et 451-898 — ; Odyssée, 1917, 2 vol. en 1 et [VI +] 664 + LXXI pp. — [I-VI +] 1-380 et 381-664 + III-LXXI —. Ce travail s'impose par la qualité de sa présentation, sa nature de somme finale d'une vie de recherches homériques (il a été mené conjointement à la révision de l'Enchiridium, paru en seconde édition en 1918) et par la perspicacité de son commentaire exégétique (quand Van Leeuwen n'est pas amené à des contorsions afin de justifier sa tolérance des apparentes anomalies qui le choquaient autrefois). De fait, son unitarisme s'est encore accru, à mesure que la position analytique perdait des suffrages et se discréditait en raison de ses excès mêmes, et, s'il a maintenu jusqu'au bout sa doctrine linguistique (restauration systématique du digamma et des vieilles graphies ioniennes), l'éditeur a considérablement mitigé son scepticisme sur les passages problématiques, au point de n'admettre désormais que les plus criantes des athétèses alexandrines. Cette édition quatrième mérite ainsi le qualificatif d''esthétique' dont Bérard la définissait à propos de l'Odyssée et respectivement aux précédentes, qualifiées de 'critiques'. L'œuvre homérique de Van Leeuwen, d'accès malaisé aux débutants, demeure indispensable pour tout travail sérieux sur le dialecte épique, sur les conditions de la transmission du texte et même sur son interprétation, grâce au sérieux de sa préparation, à la richesse de ses apports et à la très grande utilité de la rubrique des vers répétés.

Nouveauté

Vous pouvez visiter le journal d'actualités : http://homerica.msh-alpes/wordpress

Site hébergé par http://www.msh-alpes.fr - @homerica - Evolution du site par l'Association Champollion (2011) - Affichage adapté sous Firefox 4