Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

2 - Wolf 1794, ou comment bricoler une recension scientifique

Le filtrage et la prise en compte effective, in arte recensandi, des variantes textuelles éparses chez Villoison, ainsi que la mise au point d'un texte qui, basé sur celui du Venetus 454 et non plus sur les représentants adultérés de la vieille vulgate médiévale dont on avait usé jusqu'alors pour améliorer le texte stéphanien, incorporât par ailleurs en un numerus uersuum nouveau un assez petit nombre de lignes récupérées depuis les diverses citations iliaques faites par les auteurs anciens - voilà l'essentiel de l'apport de Friedrich August Wolf (1759-1824), Homeri Ilias ex ueterum criticorum notationibus optimorumque exemplarium fide nouis curis recensita, Halle, Libraria Orphanotrophei, 1794, 2 vol. petit in-8°, XXVIII + 248 et 300 pp. Le rapport génétique entre cette recension nouvelle(5) , curieusement présentée sous la forme d'un texte nu, et les fameux Prolegomena ad Homerum, parus l'année suivante chez le même éditeur, n'est pas transparent, malgré la communauté d'inspiration de l'un et l'autre ouvrage. S'il semble acquis que l'édition a été conçue et achevée avant la rédaction de ce qui devait initialement n'en être que la préface, et où d'ailleurs les règles d'ecdotique à mettre en œuvre ne sont pas exposées (les § 1-7 des Prolegomena se bornent à une présentation très générale et orientée des ressources critiques disponibles, d'où il ressort qu''Homère', jamais proprement recensé depuis les origines et la recension athénienne de Solon et Pisistrate, attend toujours un éditeur suffisamment informé), les prémisses du texte wolfien telles qu'elles se laissent distinguer recoupent les observations qui ressortent plus ou moins des Prolegomena : précellence des leçons du Venetus, dans lequel s'est incarnée une image moins adultérée que les manuscrits vulgaires de notre tradition, elle-même étant issue, en dernière analyse, de la diorthose d'Aristarque telle que ses successeurs et continuateurs l'ont modifiée et perfectionnée jusqu'au IVe siècle de notre ère, et opportunité d'utiliser les scholies A, avec les aperçus qu'elles offrent sur la doctrine, la méthode et la documentation d'Aristarque, afin d'épurer le texte vénitien de ses altérations. Contrairement à une tradition philologique persistante, on ne croira pas volontiers, sans preuve formelle, que le travail préliminaire considérable que s'attribue Wolf dans les Prolegomena a résulté en une édition aussi abrégée que celle de 1794, et en un seul volume d'exposition critique au lieu des trois, au moins, que le titre ronflant des Prolegomena parait annoncer s'ils devaient tenir leurs promesses. On se montrera d'autant plus sceptique à cet égard que la contribution originale du grand homme est singulièrement difficile à cerner (cf. Georg Finsler, Homer, I, Leipzig, Teubner, 1908, p. 356 : " in Wahrheit enthalten die Prolegomena nicht einen einzigen originalen Gedanken "). Au plan strictement technique de la collecte des matériaux, Wolf n'a rien ajouté d'important de son propre fond à la riche érudition historique et philologique déversée à pleins boisseau par Villoison dans ses Prolégomènes, aux indications sélectives mais précises de l'Index nominum aux scholies de Venise publié par C. T. Kuinoel dans la réédition de la Bibliotheca graeca de J. A. Fabricius par C. G. Harles (I, 1790, pp. 444-451), et, enfin et surtout, à l'état bibliographique de la science de son temps compilée, prête à l'emploi, dans les deux premiers volumes du Harles-Fabricius. En ce qui concerne lesconceptions génétiques et les prises de position d'ensemble sur la 'question homérique', le caractère très allusif de l'exposé des Prolegomena et le flou remarquable des résultats (je n'ose prononcer le mot conclusions) qui sont les siens, mesurés à l'aune des compliments sans portée accordés in nota aux prédécesseurs - d'Aubignac, Wood, Merian - , sur des points de détail ou des quasi-lieux communs, donnent tout lieu de soupçonner un artifice de présentation destiné à couvrir l'exploitation, et une exploitation passablement éhontée, qui confine au pillage toutes les fois où Wolf manufacture des divergences entre lui et ses sources pour se justifier de n'avoir pas utilisé celles-ci, des idées qui étaient alors dans l'air du temps. Une telle méthode ne pouvait déboucher sur un chef d'œ;uvre d'ascèse philologique. Au total, ce qui appartient en propre à Wolf éditeur de l'Iliade se limite à sa volonté affichée de porter à son point de perfection le travail critique sur la lettre du texte réalisé par les Alexandrins en ne se contentant pas de l'état textuel atteint à l'époque de Longin et de Porphyre(6) , et la confrontation minutieuse de la copie poétique du Venetus publiée par Villoison dans la première partie de son in-folio, avec le texte d'une quelconque des éditions vulgaires récentes (probablement celle que Wolf lui-même avait donnée en 1785 et qui reproduisait, non pas même Clarke-Ernesti, mais l'exemplar Glasguense de 1756, c'est-à-dire Clarke revu par Moor et Muirhead). Façon de fonctionner, si l'on veut, éminemment moderne. Mais l'absence d'annotation critique, qui supprime tout moyen de contrôle au lecteur, et le défaut d'indications méthodologiques précises dans la préface, qui interdit toute certitude sur les intentions de l'éditeur, nuisent à la crédibilité des prétentions wolfiennes. Outre la préférence donnée à certaines leçons issues des scholies ou de la vulgate de son temps, les nouveautés les plus visibles sont sans aucun doute la relégation entre crochets droits de vers de la vulgate qui étaient, soit absents du Venetus et/ou non commentés dans les Scholies A (e.g. I, 265 ; II, 206 ; II, 558 ; VII, 380 ; VIII, 183 ; VIII, 224-226), soit obélisés dans le Venetus (e.g. II, 252-256 ; VII, 353 ; VIII, 189 ; VIII, 528 ; VIII, 557-558), soit enfin condamnés dans les scholies A (e.g. V, 808 ; VIII, 73-74), plus certains autres (e.g. II, 670) - mais il est arrivé à Wolf d'en laisser passer (ainsi VII, 334-335, ou VIII, 524-525, qui sont marqués de l'obèle) - , et la condamnation de très rares passages absents des manuscrits (VIII, 548-552, rétablis par Barnes depuis le Second Alcibiade et dont le seul v. 549 possède une attestation manuscrite). Si Wolf se montre de la sorte généralement enclin à suivre la critique alexandrine dans ses athétèses, les corrections qui lui sont propres, quant elles ne ressortissent pas à la seule accentuation ou à des trivialités grammaticales, le révèlent peu aristarchéen et en général réservé, voire sceptique, envers la 'grammaire alexandrine' (Lehrs).

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