Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

3 - Philologie du passé et passé de la philologie : les hésitations de Heyne.

Mise en chantier en 1783, la vaste édition commentée de Christian Gottlob Heyne (1729-1812), Homeri Carmina cum breui annotatione, accedunt uariae lectiones et obseruationes ueterum grammaticorum cum nostrae aetatis critica curante C. G. H., Leipzig & Londres, Weidmann & Payne et Mackinlay, 1802, 8 vol. petit in-8°, LXII + 691, 671, CXVIII + 619, VI + 704, 732, 656, 808 et 845 pp., n'a vu le jour qu'une vingtaine d'années plus tard et s'inscrit dans un rapport particulier à l'édition et aux Prolegomena de Wolf. Dans sa préface à l'Iliade de 1794, Wolf avait prétendu en effet caresser le projet de produire une recension nouvelle et rigoureusement scientifique d''Homère' depuis son adolescentia ; ambition qui, ajoutait-il, ne marchait à sa connaissance sur les brisants de quiconque hormis son ami J. H. J. Köppen (1755-1791), disciple comme lui de Heyne et auteur d'un commentaire inachevé de l'Iliade (Erklärende Anmerkungen zum Homers Ilias, 1787-1791). Or le même Wolf inscrivait en tête de son Iliade scolaire de 1784, plagiée de l'exemplar Glasguense, " (...) hoc argumentum tractauit is, cuius manibus utinam tandem poeta ornatior prodeat, Homeri rectius legendi praestantissimus auctor, Heynius (...) ". On ne peut se déjuger plus complètement à dix ans de distance, ni montrer pire âpreté scientifique. Sans prétendre trancher la question embrouillée des rapports scientifiques et personnels entretenus par Heyne et Wolf, ni celle de la priorité de l'un ou de l'autre dans le champ de l'homérologie, il n'est pas niable que, sous le double rapport des prétentions et droits affirmés de chacun des deux hommes à produire l'édition enfin scientifique des épopées et sur la revendication en paternité de la thèse pivot de la question homérique " 'Homère' n'a point connu l'écriture alphabétique " (les poèmes n'ont pas été primitivement composées par écrit, mais oralement, et sont passés ensuite par une longue période de récitations)(7) , l'atrabilaire, ambitieux et secret Wolf a désiré ardemment couper l'herbe sous le pied du trop méticuleux, donc lent à publier, et surtout trop confiant, Heyne. Les torts qu'aurait eus ce dernier envers son disciple ne sont pas documentés, au contraire, semble-t-il bien, des mesquineries et des ironies froides envers Heyne dont la correspondance de Wolf pour l'année 1795 contient plusieurs exemples assassins. — Heyne maior représente la continuation, et à beaucoup d'égards la culmination, des méthodes philologiques du XVIIIe siècle, et, comme œuvre philologique, présente les mêmes mérites et les mêmes limitations que les plus belles réalisations contemporaines (le Polybe et l'Athénée de Schweighäuser). L'édition s'ouvre sur deux volumes (I-II) présentant la préface générale et le texte arrimé à de courtes notes critiques et à une breuis annotatio très claire (en fait, un commentaire perpétuel dégageant les grandes lignes du texte et de son interprétation) ; le troisième volume (III) offre une série de préfaces spécifiques (sur les éditions antérieures ; les manuscrits utilisés par les prédécesseurs ; les scholiastes, les lexicographes et les grammairiens ; les secours manuscrits nouveaux apportés par Heyne) suivies par une version latine refaite ; le commentaire critique proprement dit occupe quant à lui les cinq derniers volumes (IV-VIII), sous forme de Variae lectiones et obseruationes groupées par chant et entrecoupées d'Excursus, au total de 53, sur des points particuliers (style, langue, métrique, realia, etc...) ou sur des questions de portée plus générale (le digamma, tel point d'élision, la chronologie des combats, la composition, etc...). Côté pile, une industrie inlassable a été apportée à la compilation et au perfectionnement de tous les acquis textuels des prédécesseurs, présentés sobrement, rectifiés et complétés, dans les volumes de commentaire, à propos de chaque ligne du texte, par les notes propres à l'éditeur, par des citations abondantes et judicieuses des scholies anciennes (surtout les scholies A, dont la valeur était criante) et par des variantes manuscrites nouvelles recueillies par divers adiutores. Car Heyne, contrairement au mépris alors à la mode pour les manuscrits vulgaires, n'a pas voulu laisser passer l'occasion qui lui était donnée de consolider et, si possible, accroître, les lumières disponibles, en faisant collationner un nombre assez élevé de témoins inédits ; pour les leçons de la plupart de ces derniers, les Variae lectiones et le chapitre codicologique du tome III (De subsidiis huius editionis, pp. LXXXIII-CXII) ne sont toujours pas remplacés à l'heure actuelle. Une seconde princeps, d'après la formule de Allen maior (I, p. 267), " this truly vast collection for many years dominated Homeric studies, and still holds the key to statements in the most modern editions " : on y trouve employées pour la première fois les scholies T à côté des leçons du Townleianus T, de l'Etonensis Et, du Bodleianus O8 et des cinq manuscrits de Breslau W1 à W5 , ainsi sans doute que celles de l'Angelicus Ag. Côté face, l'entreprise n'a pas été conçue, puis réalisée, selon un plan et des méthodes suffisamment volontaristes pour être autre chose qu'un répertoire commode et un magasin remarquablement ordonné et fourni, ni incarner la rupture radicale avec l'état du texte, encore bien composite, incarné par Clarke-Ernesti, que la
publication de Villoison avait rendue indispensable — cette rupture qui, par profit de défaut, devait trouver son champion en Wolf. En effet, quelques concessions que son texte fasse aux suppressions d'augment more Ionico, c'est-à-dire à la pure doctrine d'Aristarque, et aux leçons du Venetus 454 et des scholies anciennes, Heyne ne veut point faire table rase du passé ; ou plutôt, il demande que l'on mette de la mesure dans le changement et qu'on n'aille pas, à la légère, troubler la lettre reçue du texte, en y recevant de toutes mains des variantes. " Multa possunt pro melioribus ", écrit-il ainsi dans sa préface générale (I, pp. XLIII-XLIV), " quam quae uulgata lectio suppeditat, nec tamen pro ueris, haberi (...). Sin autem nec uitium ea aliquot uulgatae lectionis eluit aut corruptelam tollit, quem fructum iam feremus ex ea recepta ? Verum ut multa alia praetermittam, quae subactiori iudicio facile occurrent, unum est quod multa critices auxilia similia respuit, uidelicet cura et religio, ne tenor totius carminis et habitus, qui studiose seruandus est, immutetur aut uarietur, ne alio loco antiquiora, aliis locis seriora et politiora apponamus ". Ceci étant entendu, et dans la mesure où d'aussi bons juges que Pierron et Davison divergent sur la nature du texte établi par Heyne(8) , il vaut la peine de réaffirmer les principes qui l'ont guidé. " Verba poetae mihi ita prelo excudenda esse uisa sunt, ut nec nouarem temere, nec superstitiose retinerem uulgata. Cum lectio nostra Iliadis ex plurium grammaticorum curis coaluerit, fieri nequit, ut Aristarchea, aut aliqua alia lectio, dio/rqwºiº et eãkdoºiº, restituatur. Quid ? Quod si restitui posset, nullo cum litterarum beneficio id fieret, quandoquidem nulla est, ne Aristarchea quidem, quae in omnibus ac singulis probari possit. Deteriora itaque iis, quae nos iam habemus, interdum inducenda forent. Modestius itaque me acturum esse putaui, si lectionem probabilem retinerem, etiam in locis dubiis, nec mutarem, nisi manifesta et explorata re ; adspernor enim hanc gloriolam, quam criticum studium sibi laurea dignam habere putat, ut, in lectione ambigua et in utramque partem haud improbabili, eiiciam receptam, ut paullo post alius editor succedat, qui antiquam repetat. Quamdiu de re aliqua, itaque etiam de lectione, iudicio fluctuante, in utramque partem potest disputari, neque est momentum, quod in alterutram partem praeponderet : nolim lectionem uulgatam mutare. Omnino lectiorem scriptoris, quatenus illa typis expressa proponitur, si semel a naeuis et uitiis librariorum purgata est, integram et intactam relinqui malim, ne turbemus legentium stuudim, qui in bonis exemplaribus lectioni iam adfueuerint, ut antiquae artis opus ab artifice recenti refectum improbat peritissimus quisque, et praefert mutila et praefracta, antiqua tamen et genuina ; ita non probandam rem esse censeo, lectionem coniecturis tolerabilibus forte, nec tamen assensum expugnantibus, interpolari (...) " (pp. XXXIX-XLI ; mon insistance). Heyne explique un peu plus bas de quelle manière il a procédé afin d'établir son texte et comment lui-même conçoit sa différence avec Wolf : " (...) lectionibus, quas mutaui, pristinas subter ipsis poetae uerbis apposui. Exemplar prelo subiiciendum adornaueram Wolfianum prioris editionis ; non enim illo tempore altera editio prodierat. Maluissem sane me hac altera uti potuisse, quam, ad Veneti maxime codicis lectionem, ille comparauit. Enimuero nec animi nec consilii satis erat, ut totam operae telam iterarem ; tum pleraque iam ante non modo ex Veneto, uerum ex aliis quoque codicibus, ipse mutaueram ; pauca enim sunt, quae non, iam ante Venetum inspectum, e codicibus Cantabrigiensi, Io. Mori, Barocc. Lips. Townl. correcta essent, in aliis, quod in re critica aliter fierit nequit, a uiri doctissimi iudicio uidebam me recedere ; nolebam uero cum eo ullo modo in certamen descendere ; contra uero hoc agebam, ut laus ei sua in Homericis restituendis maneret integra et illibata ; ita ut, quisquis in his operam ponere uoluerit, comparet utramque recensionem, et ipse arbitrium ferat " (pp. XLIV-XLV). En dépit
des apparences, l'adhésion de Heyne à la vulgate auquel était parvenue son temps, Vorlage qui se retrouve chez lui toilettée d'après les indications des manuscrits et des grammairiens anciens dans les seuls cas où des fautes matérielles flagrantes peuvent être postulées en amont de la tradition médiévale, signifie non pas que Heyne tenait pour sacro-sainte ladite vulgate, mais qu'il en plaçait l'attestation historique, en tant que forme du texte, au dessus des desiderata de la philologie de son époque. S'il s'est résolument engagé dans la voie, qui devait s'avérer féconde, du rétablissement linguistique que n'avait même pas soupçonné Wolf, c'est que, convaincu du bien-fondé de la découverte du digamma par Bentley par les démonstrations qu'en donnaient la section IV des Miscellanea critica de Dawes (1745) et l'Analytical Essay on the Greek Alphabet de Payne Knight (1791), Heyne a reconnu formellement comme des étais inauthentiques les chevilles (monosyllabes élidés, nus euphoniques) qui s'étaient infiltrées au cours de l'Antiquité de manière à effacer les collisions de voyelles et / ou les licences prosodiques inexplicables en dehors de l'incidence du son /w/. Convaincu de tenir dans cette oblitération d'une lettre et d'un son archaïques autant de traces indubitables d'un rajeunissement de la forme de l'Iliade, il les a rétablis l'un et l'autre, sinon dans le texte même (où son intuition lui dictait que le digamma ne pouvait guère faire bon ménage avec la division de mots et les autres conventions graphiques postclassiques), du moins dans l'ébauche d'apparat critique que constituait la digammi notitia, en retournant à la forme onciale des mots et groupes de mots métriquement concernés. " Nec poneret, nisi certa, saltem probabilis ; tum uero, ut accuratius prosequerer nonnisi ea quae metricum usum haberent, ad explendos hiatus " (VII, p. 726). Cette nouveauté est argumentée au long de trois importants excursus du tome VII : De digammo placita, quae in Homero probanda esse uidentur (pp. 708-726), Recensus uocum Homericarum, quae digammi uestigia seruare uidentur (pp. 726-765) et De digammi usu in media uoce (pp. 765-772). Il y manque certes la fermeté et la précision que l'on attend aujourd'hui de ce type de synopses, mais un sens très fin de la langue grecque a permis à Heyne d'éviter bon nombre des étymologies aberrantes qui dépareront chez Payne Knight. Ceci étant, la philologie propre de l'éditeur a ses limites : inférieur à un Reiske ou un Schweighaüser sur le plan des connaissances pures, Heyne tend à cataloguer les faits et à les mettre en valeur plutôt qu'à formuler nettement des jugements sur la base de l'évidence disponible ; son indécision en matière philologique, notamment dans les excursus les plus techniques, lesquels n'étaient point son étude de prédilection, le fait maintes fois paraître interminable ; enfin, il a commis une énorme erreur d'appréciation, lourde de conséquences pour l'avenir, sur la personnalité des Quatre cités dans les scholies A, ce qui l'a conduit à présenter leurs annotations de façon absolument anonyme, comme s'il ne citait jamais que les propres mots byzantins des scholiastes (cf. Pierron, I, pp. CIV-CVII, CVIII-CX). Nonobstant ces bavures la grande édition Heyne représentait bel et bien un monument de science homérique modeste et solide, dont le latin vigoureux, sinon plaisant, dit ce qu'il veut dire sans les obscurités, les détours et les maniérismes tacitéens de Wolf (je ne comprends pas comment Pfeiffer, History of Classical Scholarship, II, Oxford, Clarendon Press, 1976, p. 174 bas, a pu qualifier le latin des Prolegomena de " unconventional, and yet clear "), et qui paie toujours, d'une façon ou d'autre, la peine passée à en parcourir le commentaire(9) .
Il en existe deux editiones minores, plus l'édition de 1804, à l'usage des classes, que je n'ai pas vue. La première, très soignée, voire luxueuse (le retirage de 1834, dont j'ai une copie, est bellement imprimé sur vélin et relié pleine peau), reprend la matière des deux premiers tomes de 1802 (texte et digammi notitia — en minuscules — en haut de la page, puis commentaire latin abrégé et renouvelé des petites notes de la grande édition), auxquels elle ajoute en bas de page, par une heureuse innovation, les 'petites scholies' ou scholies D et, à la fin du tome II, pp. 488-516, deux indices ainsi que les Allégories homériques du pseudo-Héraclite, avec notes critiques (pp. 1-61) : OMEROU ILIAS. Homeri Ilias cum breui annotatione curante C.G.H., accedunt scholia minora passim emendata, Oxford, E typographeo Academico, 1821, 2 vol. gr. in-8°, VIII + 569 et 516 + 61 pp. La seconde a paru simultanément à Londres en 1819 chez deux éditeurs surtout connus pour leurs contrefaçons bon marché de livres classiques, J. B. Dove et Richard Priestley, et offre des matières peu différentes dans une typographie moins nette : Homeri Ilias cum brevi annotatione, curante C.G.H., subiictur Appendix excursuum VIII de maiore Iliadis Heynianae editione excerptorum, 2 vol. en pagination continue. Je l'ai eue en mains ; l'on s'y rapportera essentiellement pour les appendices en fin du second volume.

Nouveauté

Vous pouvez visiter le journal d'actualités : http://homerica.msh-alpes/wordpress

Site hébergé par http://www.msh-alpes.fr - @homerica - Evolution du site par l'Association Champollion (2011) - Affichage adapté sous Firefox 4