Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

5 - Illusions linguistiques I : l'Homerus restitutus de Payne Knight

Comparée à cette présentation (et à ces prétentions critiques) allégées, la fameuse édition de Richard Payne Knight (1750-1824), Carmina Homerica, Ilias et Odyssea. A rhapsodorum interpolationibus repurgata, et in pristinam formam, quatenus recuperanda esset, tam e ueterum monumentorum fide et auctoritate, quam ex antiqui sermonis indole ac ratione, redacta, cum notis ac prolegomenis, in quibus de eorum origine, auctore, et aetate, itemque de priscae linguæ progressu, et praecoci maturitate, diligenter inquiritur opera et studio R. P. N., Londres & Paris et Strasbourg, In aedibus Valpianis & apud Treuttel et Wurtz, 1820, petit in-4°, 109 + 514 + 105 pp., avec son encyclopédisme affiché et le caractère agressif de sa critique textuelle et génétique, semble appartenir à un autre monde philologique. De plus, Payne Knight soutient l'exact contraire des principes wolfiens : les poèmes ont commencé par être complets, aux alentours du VIIIe siècle, puis les rhapsodes les ont reçus, chantés dans leur ionien vernaculaire et dépecés aux fins de récitation en rhapsodies autonomes, incorporant maints vers et épisodes nouveaux, ce à quoi les Pisistratides ont remédié d'imparfaite manière en revenant à la continuité originelle, sans expurger toutes les interpolations ni toucher à la modernisation ionienne du texte, c'est-à-dire sans revenir aux graphies primitives (digamma, éolismes, etc...). Comme dans le cas de la grande édition de Heyne, le titre complet exprime fort justement les intentions de l'auteur, tout en révélant le décalage entre ce qu'il était possible de faire avec les connaissances de l'époque et l'ambition affichée de retrouver la vraie forme homérique du texte. Ø Ce très-docte vieillard avait conçu une idée exagérée des ressources dont un labeur acharné l'avais mis en possession. Il croyait sa science de l'alphabet complète, et elle ne l'était pas. (...) Ses efforts ne pouvaient donc aboutir qu'à des vérités ou plutôt des probabilités partielles. Il a voulu construire un système, et c'est ce qui l'a perdu. S'il n'avait publié que ses Prolegomena in Homerum, son nom serait encore en honneur. Il a publié sa restauration de l'Iliade et de l'Odyssée ; et son nom n'est plus guère, dans la mémoire des hommes, que celui d'un sot ou d'un insensé " (Pierron, I, pp. CXIV-CXV). Le texte est présenté restitué dans son orthographe et sa séquence de vers présumées originelles, sans accentuation et avec le digamma restauré presque systématiquement en cas de collision de voyelles, aux dérogations près, toutefois, de l'utilisation de la minuscule, de la coupure de mots, des majuscules mises aux noms propres et à l'initiale de chaque vers, de la ponctuation, des consonnes aspirées f, q, x et des voyelles longues h et w. Les partis pris arbitraires de Payne Knight en ce qui concerne sa doctrine orthographique, empirique au sens où l'éditeur s'est déterminé sans réelle connaissance des dialectes, en fonction de sa maîtrise des théories confuses des grammairiens anciens et, surtout, des graphies et des quantités des lettres et des syllabes qu'il savait attestées, pour les avoir collectées, dans les inscriptions et les monnaies archaïques alors connues en Angleterre, sont innombrables, et l'hétérogénéité graphique de son texte, vraiment choquante : c et y ne sont pas transcrits de manière unanime, mais rendus respectivement par ks, xs, gs et par ps, bs et même fs ; H est traité comme une voyelle propre et distingué de la simple aspiration ¯ ; eipon est maintenu alors qu'on était en droit d'attendre espon ; le digamma manque à un assez grand nombre de mots où celui-ci était théoriquement possible (en vertu de la pratique knightienne). À côté de cela, il faut faire la part, et elle est considérable, aux erreurs, négligences (confusion typographique de F et ¯ ) et monstruosités, que l'état de la science orthographique contemporaine n'excuse pas toutes. Parmi les premières, citons ei résolu en ee sans nécessité métrique, voire au prix d'un artifice (ainsi ...ar...hgØ;een | (Il. I, 521) ou ...Öeenai | (I, 564) ne forment le dactyle incomplet du dernier pied qu'à condition de postuler une synizèse peu élégante à cet endroit), et les diphtongues, au, eu et ou converties sans exception en aF, eF et oF (moins souvent, et sans que la raison de la distinction apparaisse toujours clairement, en oo). Quant aux secondes, on pourrait se contenter de répéter, de deuxième ou de troisième main, que le digamma est introduit à 22 reprises dans les dix premiers vers de l'Iliade, ou que le titre de cette dernière est orthographié FILFIAS. Mais il est plus utile de rassembler, à fin d'illustration, une liste délibérément incomplète de ces graphies fantastiques qui écorchent la morphologie grecque chez Payne Kight : megaquFmwn, htiFmhsen, atiFmotath, DseFj, luFsai, quFmon, kuFma, ¯eFoF¡, aFtoFo, faFosde, proshuFda, muFqon, pedilFa, FilFadon, aFuFthj, FadinaFwn. Du moins l'éditeur avait-il présenté, et défendu avec un certain luxe de détails, sinon avec ordre et méthode, sa stratégie éditoriale dans un volume de Prolégomènes, dès sa parution quasiment introuvable en dehors du Royaume-Uni (7) , et le texte
était-il offert arrimé à un apparat critique broussailleux, essentiellement mais pas exclusivement consacré aux athétèses de l'éditeur. Tout bien pesé, ces dernières forment encore la part la plus scientifique et la plus durable de son œuvre, malgré leur extrême témérité (pour le seul chant I de l'Iliade, il supprime les vv. 47 ; 80-83 ; 113-115 ; 139 ; 177 ; 244 ; 265-268 ; 295-296 ; 366-392 ; 403 ; 473-474 ; 486), tant sur le plan diagnostique (ces athétèses signalent une difficulté critique, souvent futile, mais parfois bien réelle), que comparativement à la constitutio textus. A
l'inverse, le fait que certaines des restitutions de Payne Knight soient encore assez régulièrement mentionnées par les apparats, voire adoptées dans les textes, de Fick et de West, ne prouve rien quant au mérite particulier de leur inventeur, étant donné que, dans la masse énorme de ses changements, il était statistiquement inévitable que le polymathe anglais ait mis plus d'une fois dans le mille. Il me semble en conséquence assez vain, comme ont fait ces éditeurs, de parer de son autorité la restauration d'une désinence résolue en -oo / -ee ou d'une conjecture impliquant un digamma pour la métrique : ce type de leçons vaut par elles-mêmes.

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