Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

8 - Illusions linguistiques II : Brandreth réviseur métrique.

Si la jolie petite édition de Thomas Shaw Brandreth (1788-1873), OMEROU FILIAS littera digamma restituta ad metri leges redegit et notatione breui illustrauit T. S. B., Londres, Pickering, 1841, 2 tomes en 1 vol. in-8°, VI + 370 et 370 pp., mérite quant à elle un reproche, c'est en raison des limitations qu'a bien voulu lui donner son auteur et non certes pour le faire incertain ou les lacunes documentaires de ce dernier (ce qui ne signifie pas qu'il soit de tout point irréprochable, loin s'en faut). Reprenant les choses là où les avait laissées Payne Knight(11) , et en se payant le luxe d'une injuste dépréciation des mérites de Heyne (" Heynius in editione sua locupletissima Bentleii notas in margine edidit ; ipse tamen in hac re minus feliciter uersatus est "), Brandreth s'est lucidement fixé pour tâche d'établir un texte restaurant les seules incidences du digamma nécessités par la métrique et l'effacement de l'hiatus — ce dont il devait s'expliquer trois ans plus tard dans sa Dissertation on the Metre of Homer (même éditeur, 1844, VI + 136 pp.). " Cum iam inter omnes constet ", écrit-il au début de sa Préface de 1841 (p. V), " Homerum litteram digamma in scriptis adhibuisse, neque sine ea aut metri aut Grammaticae eius ratio stare possit, gratum me facturum uiris doctis existimaui, si editionem concinnarem, in qua exhiberetur. Quanquam autem de littera ipsa dubitatio nulla sit, incertum admodum esse uidi, quaenam eam uoces adsciscant. Mihi propositum, digamma nulli uoci praeponere, ubi iusta restet dubitatio. Hiatus uitasse Homerum constat ; digamma, ut exhibui, mille septingentos et quinquaginta circiter tollit ; alios circiter centum uariis remediis sustuli. Timidi quidem et ignaui partem duxi, emendationem, quae mihi certa uideretur, in notas relegare ; nihil tamen nouaui, nisi monito lectore. (...) " Cette démarche trouve son origine dans la constatation, pour partie exacte, pour partie profondément pessimiste et injuste, que " codex nullus est, qui non innumeris uitiis scateat, nec quem sincerum edere liceat ; Homeri scripta ad prosodiae et grammaticae leges, quae tamen ex ipso petendae sunt, editori omni refingenda sunt " (Préface, p. V, suite de la citation précédente). Et Brandreth de terminer en énonçant les modalités de son retour à une forme plus correcte du texte iliaque : " uocum omnium, quae digamma postulant, censum iniui, et loca, quae aduersantur, notaui. Haec mihi agenti, quaedam alia sese emendanda obtulerunt ; quaedam ad ueterem linguam reuocaui ; quaedam transposui ; in quibusdam synonyma sustuli. Versionem Latinam non adieci, sed loca difficilia in notas explicare conatus sum. Accentus denique falsi et recentis indicia omisi " (à l'exception de l'esprit rude, marque de l'aspiration qu'il fallait évidemment noter vu qu'il évitait le ¯ de Heyne (digammi notitia) et Payne Knight — le signe si commode h n'avait pas encore été inventé — et dont la présence suffit en outre, en bien des cas où la collision de voyelles se produit à la césure sans que la quantité s'en trouve modifiée, à éviter effectivement l'hiatus). C'était en effet progrès que d'écrire, avec Brandreth, ej d¡ eretaj ekrinen eFeikosin, ej d¡ e¸katombhn (I, 309) au lieu du ej d¡ eretaj ekrine Feikosin, ej d¡ ¯ekatonbhn de Payne Knight (eãkrine FeFei/kosi Heyne) ; et nombre de ses conjectures, in textu ou suggérées en notes, anticipent le premier traitement réellement scientifique du digamma, celui de Bekker dans son effort pour atteindre un état pré-alexandrin du texte. D'un autre côté, l'éditeur anglais s'est malheureusement laissé maintes fois guider par des préconceptions dont Payne Knight, malgré ses vices, était exempt (je pense à r¸- transcrit sans exception Fr- : voir l'exposé de Chantraine, Grammaire homérique, I, pp. 177-178). Il rétablit ou suppose des digammas là où d'autres solutions moins drastiques étaient à portée de main : en III, 351 Zeu Fana, doj tisasqai, o¸ me proteroj kak¡ eFrece, seul le premier digamma est justifié, car Fa/na évite l'élision de la diphtongue précédente, qui aurait été fatale au mètre ; l'adoption de la conjecture kak¡ eFrece, inspirée du kak¡ eãrece de Bentley, est par contre fautive du point de vue de l'examinatio. La leçon de la vulgate ka/ka eãorge_nŸ ne suppose pas ka/ka Fe/orge_nŸ ainsi que le croyait Bentley, ce qui rendrait effectivement le vers hypermétrique, la syllabe finale de ka/ka ne pouvant s'élider en raison du digamma, mais eãForge_nŸ comme l'avait vu Heyne maior, IV, p. 522 (distinction entre les deux formes concurrentes, complémentaires selon les nécessites métriques, de eãorga, eãForga et Fe/Forga), ce qui rend cette élision licite. Enfin, Brandreth ne s'est pas suffisamment gardé de ces digammas vains à la fois du point de vue métrique et morphologique, dont on trouve d'éclatants exemples en V, 655 __ U U | __ __ | __ || U U | __ U U | Fmeilinon egxoj(12) ou I, 517 thn de Fmeg¡ oxqhsaj prosefh Fnefelhgereta Zeuj (cf. IV, 517 __ U U | __ __ | __ || __ | __ __ | Fmoir¡ epedhse, où l'oblitération du spondée quatrième Di…Ø;w¢rÖeØ;a scandé avec synizèse permettait ... | __ U U | moi=ra pe/dhºe), tandis qu'il en omet d'autres sans s'expliquer en note bien que leur présence ou leur absence ait une incidence métrique (en III, 60 aiei toi kradih, telekuj w¸", estin ateirhj le digamma rétabli par Bentley, Fwj, fait position pour la dernière syllabe de te/lekuº, sans quoi il faut supposer la voyelle u, brève par nature, allongée au temps fort, avec Bekker, Christ, Van Leeuwen). Son texte est donc à manier avec ni plus ni moins de précaution que ceux de Heyne et Payne Knight, non moins que les notes critiques et exégétiques, nullement exemptes, malgré leur brièveté, de fatras (indication de loci similes virgiliens), voire d'erreurs graves ainsi qu'on l'a vu. L'effort de Brandreth, injustement méconnu par ses contemporains puis par la postérité, n'est cependant aucunement méprisable, grâce à la netteté de son dessein et à la conscience qui a présidé à son exécution, et mérite une place honorable parmi les éditions 'linguistiques'.

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