Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

Argos, l'épopée et l'histoire

Isabelle Ratinaud-Lachkar, UFR Sciences humaines, Grenoble II

Chantez la ville de Danaos et de ses cinquante filles aux trônes splendides, Charites, chantez Argos, digne demeure de la déesse Héra. Argos resplendit d'une gloire infinie, par les exploits audacieux de ses enfants. (Pindare, Néméennes,X). La gloire d'Argos, c'est avant tout un passé mythique d'une grande richesse où se croisent, à la suite du héros fondateur Phoroneus et du roi Danaos, les sept chefs partis guerroyer contre Thèbes, les héros grecs voguant vers Troie et Héraclès, entre autres. Ce corpus mythique place Argos au centre de la civilisation grecque, donnant à la cité une place exceptionnelle que jamais l'Histoire ne lui accorda. L'épopée homérique, comme un écho, vient corroborer les mythes. Les Grecs qui combattent aux pieds des murs de Troie y sont couramment désignés par le nom de Danaens (descendants de Danaos) ou d'Argiens, cependant que le mot Argos y désigne rarement la cité du même nom. Par Argos, le poète entend bien plus souvent l'ensemble de la Grèce, ou bien la Grèce du Sud, ou encore une région ou une autre de l'Hellade, le domaine de Ménélas comme celui de Diomède ou encore d'Agamemnon. Le contexte seul permet alors choisir entre ces différentes possibilités.

Si l'on s'en tient aux trois cas où le nom d'Argos est utilisé pour désigner la cité, notamment dans le Catalogue des Vaisseaux, cette dernière apparaît comme faisant partie du domaine de Diomède au même titre que Tirynthe, Hermioné, Asiné, Trézène, Épidaure et Égine, cependant qu'Agamemnon, s'appuyant sur Mycènes, tient l'autre partie de l'Argolide. Ce n'est qu'à l'époque historique que la prépondérance d'Argos sur la plaine argienne lui vaut de concentrer en elle peu à peu les légendes locales : Eschyle et Euripide font d'Agamemnon le roi d'Argos et y placent son assassinat. Mais rien de tel n'apparaît dans la tradition épique.

Ce sont donc le corpus mythique et la polysémie du mot Argos dans l'épopée qui, seuls, doivent à Argos son immense renom. L'archéologie mycénienne confirme l'effacement du site au moment où est sensée se dérouler la Guerre de Troie. À l'époque mycénienne, on ne trouve à Argos ni palais, ni tombe à tholos, ni tablette d'argile, rien de ce qui fait alors la spécificité des grands centres dont Mycènes, distante de seulement une dizaine de kilomètres, reste le parangon. À l'image des principaux pôles de peuplement de la plaine argienne (à l'exception de Mycènes et de Tirynthe) Argos apparaît alors comme une agglomération de taille moyenne, relativement dynamique et dont le rôle politique reste l'objet d'hypothèses.

Durant les Siècles Obscurs (XIIe-Xe siècles, période Submycénienne et Protogéométrique), Argos est un des rares sites de la plaine argienne à ne pas être abandonné, même si les traces de la présence humaine y sont ténues et éparses, constituées pour l'essentiel de tombes, et totalement insuffisantes pour laisser la place à la moindre tentative d'interprétation. Dès à présent, Argosapparaît cependant comme un site en pleine croissance, quantitativement le plus important de la plaine.

Cette tendance ne fait que se confirmer au cours des deux siècles suivants, durant la période géométrique (IXe-VIIIe siècles). Le sous-sol d'Argos est un des plus riches qui soit en tessons et tombes de cette époque. Les vestiges se multiplient, la zone d'habitat s'élargit, des nécropoles s'organisent peu à peu cependant qu'un vigoureux artisanat céramique local se développe et que la société semble se hiérarchiser. La meilleure preuve en est fournie par la fameuse T 45, tombe à ciste d'un aristocrate, trouvée non loin du théâtre d'Argos et qui contenait, outre les traditionnelles offrandes céramiques (amphore, cratère, skyphoi et tasses) de style argien, un casque et une cuirasse de bronze (la plus ancienne trouvée à ce jour en Grèce), des bijoux d'or et de bronze, une paire de chenets et douze obeloi (ou broches) de fer. Cette tombe de la fin du VIIIe siècle est un des éléments qui permettent, à Argos comme dans de très nombreux sites grecs, de parler de Renaissance à la fin de l'époque géométrique. Ce mouvement est également caractérisé par l'apparition de nombreux sanctuaires à Argos même mais aussi par la naissance du sanctuaire de l'Héraion, lieu de culte commun aux habitants de la plaine argienne dès le milieu du VIIIe siècle. C'est dans cet ensemble de changements que se lisent les prémices de l'émergence de la polis.

Puissante à l'échelle micro-régionale, Argos géométrique ne présente cependant aucun des traits qui pourraient lui permettre de prétendre au statut que l'épopée homérique semblait lui accorder et qui alimente les revendications argiennes à l'époque historique. L'originalité argienne existe mais il faut aller la chercher ailleurs, à Olympie d'abord, à Delphes ensuite, deux sites sur lesquels l'épopée est quasi-muette. Il semble en effet aujourd'hui établi que les plus anciens trépieds et statuettes de bronze trouvés dans ces deux sanctuaires soient de fabrication argienne, ce qui fait des bronziers argiens des précurseurs, des maîtres sans égal qui influencèrent de façon déterminante l'ensemble de la production de bronze du Péloponnèse (et au-delà) à l'époque géométrique. Là est véritablement la puissance argienne dont ni l'épopée, ni les Grecs de l'époque historique ne semblent avoir eu conscience.

Bibliographie

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M. Piérart, Polydipsion Argos. Argos de la fin des palais mycéniens à la constitution de l'état classique, Actes du colloque de Fribourg (Suisse), 7-9 mai 1987, Paris, 1992 (BCH Suppl. XXII).
M. Piérart and G. Touchais, Argos. Une ville grecque de 6000 ans, CNRS éditions, Paris, 1996 (Coll. Patrimoine de la Méditerranée).

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