Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

Les Tableaux tirés de l'Iliade - LIVRE V

I - TABLEAU : Vulcain couvre Idée d'un nuage épais pour le sauver de la valeur de Diomède.

Voilà le sujet du tableau, dont la composition peut produire ce qu'on appelle un grand fracas en termes de peinture. Il est vrai que cette action est la même pour le fond que celle de Vénus, Livre III. Tableaux V. Lorsqu'elle dérobe Pâris à la fureur de Ménélas ; mais indépendamment de la manière dont un homme de génie sait se retourner, pour me servir d'un autre terme de l'art, les accessoires suivants contribuent à la variété. Phegée mort et renversé dans le char, dont les chevaux abandonnés peuvent fournir un contraste à volonté ; il serait nécessaire, pour la vérité de l'instant, de marquer l'étonnement et la fureur de Diomède, voyant son ennemi soustrait à sa vengeance ; les groupes des combattants répandus sur les différents plans, le tout au choix de l'artiste, produiront une composition étendue, et d'autant plus juste, que les batailles de ces premiers temps de la Grèce n'étaient que l'assemblage d'un nombre infini de combats singuliers.


II - TABLEAU : Mars et Minerve assis sur les bords fleuris du Scamandre, et jouissant du plaisir de voir les combats indiqués dans le lointain.

Mais ce tableau, dont l'action est nécessaire pour les ressorts du poème, est peu intéressant par lui-même ; et ne me paraît convenir que dans une suite telle que je l'ai supposée. Au reste, la fécondité d'Homère est admirable pour le détail des blessures et des actions différentes des combattants ; chacune de ces actions particulières fournirait un tableau ; mais les mouvements les plus vifs, trop souvent répétés, deviennent aisément monotones, surtout en peinture. Je crois devoir ajouter une autre réflexion à celle que je viens de faire. Le plus grand nombre des comparaisons d'Homère est favorable à la peinture ; mais en s'arrêtant à les décrire, on répandrait nécessairement de la confusion dans la suite des actions principales : cependant ces comparaisons, souvent vives et toujours vraies, presque toutes tirées de la nature, peuvent être utiles à des artistes d'un genre inférieur au peintres d'histoire. Un amateur admet toutes les parties de l'art, et voudrait les voir prospérer toutes. Je croirais donc que ces ornements de la narration d'Homère, seraient d'un très grand secours aux paysagistes, et serviraient à rendre leurs tableaux intéressants. De pareilles représentations échaufferaient leur génie ; ces mêmes objets étudiés sur la nature, seraient embellis et réglés par les idées d'Homère : ce n'est pas le seul avantage que les peintres de ce genre peuvent en retirer. On peut dire en général que les paysages sont presque tous muets, et qu'on n'exige point qu'ils parlent à l'esprit ; on leur demande simplement un beau choix dans les sites, une grande justesse dans les plans, de la vérité et la facilité dans la touche des arbres, des eaux, des fabriques, de beaux effets et de la légèreté dans les ciels. Les figures qu'on y voit n'ont presque jamais d'autre objet que celui d'animer la composition et de faire sentir la vérité et l'éloignement des plans. Sans exclure aucune de ces belles parties, qu'on ne saurait trop recommander, il est aisé de concevoir ce que deviendraient ces mêmes paysages, déjà beaux par tous ces détails. Que ne diraient-ils point à l'esprit de tous les hommes, surtout de ceux qui seraient remplis d'Homère ? Lorsque voyant un lion chassé et poursuivi par des bergers, ils retrouveraient Ajax dans la fierté de sa retraite. I. Liv. La vue d'un jeune frêne coupé sur le sommet d'une montagne par un bûcheron, couvrant la terre de ses tendres branches, rappellerait avec charme le souvenir du jeune Imbrius tué par Teucer. Pag. 17. Liv. X Ces deux sujets suffisent pour faire sentir mon idée ; elle me paraît d'autant plus juste, que si je veux croire qu'Homère eût perdu la vue quelques années avant sa mort, on peut du moins assurer que ce malheur a été précédé du plus exact et du meilleur coup œil qu'un homme puisse avoir ; qu'il était affecté des moindres effets de la nature, et qu'enfin il les voyait comme un peintre. J'ajouterai en finissant cette digression, que tous les poèmes anciens, ou modernes, considérés sous ce point de vue, pourraient avoir souvent la même utilité. Il est vrai que les plus célèbres sont les plus avantageux à cet égard, d'autant que l'esprit et l'imagination saisissent plus volontiers les sujets qu'ils ont fournis, et rendent plus sensible le plaisir de les reconnaître. Cependant si l'artiste veut agir avec plus de sûreté, son talent lui permet d'introduire, sur le devant de sa composition, un arbre, une pierre, ou tout autre corps sur lequel il peut écrire sans affectation le nom de l'auteur et l'endroit de son ouvrage dont il a profité ; le peintre et le poète y trouveraient un avantage. Il serait peut-être à désirer que les peintres héroïques se conformassent à cet usage, au moins quand leur composition leur en donnerait la facilité. Les artistes, plus assurés d'être entendus, seraient moins renfermés dans un cercle constamment trop étroit, et qui semble se rétrécir tous les jours. La mort du fils de Phénops donne occasion à Homère, qui ne néglige rien, de nous prouver l'ancienneté de nos usages sur les procès par rapport aux successions. Pag. 16. Liv. V


III - TABLEAU : Vénus enlève Enée.

Le sujet de ce tableau est trop nécessaire pour ne pas le traiter. Le génie de l'artiste doit profiter des variétés que présentent les détails ; ainsi la facilité de composer suffira pour éviter la ressemblance d'une action que l'Iliade nous a déjà présentée deux fois. En effet, Diomède arrêtant d'une main le char et les chevaux dont il a fait un si grand éloge ; blessant Vénus d'un javelot qu'il tient de l'autre ; la différence des objets ; celle de l'action ; le désordre d'un combat ; Vénus ou la beauté blessée ; un javelot dans le bouclier de Diomède ; Pandarus étendu et tué d'une flèche dans la tête : ces faits suffisent pour varier et enrichir une composition.0


IV - TABLEAU : Le tableau de la beauté dont on voit couler le sang est toujours un objet intéressant.

La déesse lasse de soutenir Enée ; cet abandon, et la manière dont Apollon prend soin de ce héros, forment un groupe très difficile à bien composer, d'autant qu'il exige beaucoup de noblesse ; mais cette difficulté surmontée, c'est à dire, ce groupe bien trouvé, l'effet du tableau est certain et magnifique. Diomède furieux est à pied et dans l'action d'un homme qui voudrait redoubler ses coups. L'artiste peut faire voir derrière lui un lointain qui présente toutes les oppositions que son goût lui indiquera, soit de combattants, de terrain, et même de mer. Les autres figures de Vénus, de Mars et d'Enée, placées sur le nuage, se trouvent sur un plan lumineux, plus élevé, et concourent à l'élégance de la composition. Homère parle en cet endroit d'Enyo ; c'est Bellone animant le combat. Ce progrès, cette augmentation de mouvement ne fait rien au peintre ; Bellone, telle qu'elle doit être, sera toujours Enyo pour lui. Mais ces différentes dénominations que les anciens ont souvent données aux figures, et qu'ils ont en conséquence ornées de différents attributs, causent souvent de grands embarras à la vue des monuments qui les représentent. Tous les instants de la culture du bled étaient marqués chez les Romains par une figure qui y présidait, et qui occupait une place dans le Laraire ; comment les distinguer aujourd'hui ?


V - TABLEAU : Vénus pâle, blessée, presque évanouie, soutenue, et pour ainsi dire portée par Iris, passe au milieu des combattants, et marche sur les morts.

Plus ces deux déesses auront de jeunesse, de beauté et de délicatesse, plus le contraste sera frappant.


VI - TABLEAU : Mars donne son char à Vénus.

Ce dieu joint l'empressement de la secourir, aux soins dont Iris est occupée pour placer la déesse dans le char . Les nuages dont il est environné, donnent un fond lumineux dont la richesse du sujet est encore augmentée. Enfin les chevaux noirs de Mars fournissent une magnifique opposition ; et pour accorder les deux instants que présente le récit d'Homère, je placerais Iris dans le char, tenant déjà les rênes d'une main, soutenant Vénus de l'autre, et répondant aux soins de Mars, ou plutôt d'un amant empressé ; je prendrais d'autant plus ce parti, qu'il est confirmé par le tableau suivant.


VII - TABLEAU : Les chevaux de Mars conduisent les deux déesses à l'Olympe.

L'artiste ne doit rien épargner pour exprimer la rapidité de leur course. Iris conduit le char ; Vénus est presque évanouie ; les nuages qui soutiennent ce beau groupe et qui le représentent sur les premiers plans, laissent voir la terre décorée de tous les objets le plus au gré du peintre.


VIII - TABLEAU : Lorsque Vénus est arrivée dans l'Olympe.

Elle tombe évanouie dans les bras de Dioné sa mère, qui étanche le sang de sa blessure. Sans m'arrêter à ce médiocre détail, que le récit peut rendre supportable, et que la peinture ne peu traiter avec un genre suffisant de noblesse, je prendrais la licence de représenter Vénus descendue du char, au bas des degrés qui conduisent au palais de Jupiter ; je représenterais ce palais absolument d'or, et je ferais accourir au secours de Vénus Dioné éplorée et les bras ouverts : on fera cependant toujours mieux de suivre le récit d'Homère ; il indique la composition dans laquelle il est vrai qu'il ne faut jamais oublier la peinture de l'Olympe.


IX - TABLEAU : Apollon menaçant, présente son bouclier tout étincelant de lumière à Diomède, qu'il oblige de s'arrêter.

L'action de ce guerrier doit indiquer que les mouvements de sa fureur sont suspendus par une force majeure ; cette idée et l'expression qu'elle peut exiger, doivent être la principale attention de l'artiste, et présentent une différence entre la rage d'un homme et la colère d'un dieu irrité par l'insolence. Apollon toujours sur un nuage, doit soutenir du bras droit Enée blessé et appuyé sur lui, tandis qu'il présente son bouclier à Diomède du bras gauche. Au reste, on ne doit point critiquer la répétition des nuages que l'on voit dans le plus grand nombre de ces compositions ; il faut les regarder comme la voiture générale des dieux. En effet, on ne fait point de scrupule de répéter les chars, les chevaux, enfin tout ce qui est à l'usage des hommes ; on se plaît seulement à les varier. Les nuages sont encore plus susceptibles de cette variété ; non seulement ils permettent de conserver l'action des divinités qui les emploient, mais ils fournissent de grandes beautés de lumières, et sont d'un grand secours dans la composition, d'autant qu'ils ne contraignent l'artiste ni pour la forme ni pour l'effet.


X - TABLEAU : Latone et Diane pansent la blessure d'Enée dans l'intérieur du temple d'Apollon.

Ce sujet peut être agréable par la situation de la scène, et grand par la nature des personnages. Ces divinités doivent conserver dans une telle action la noblesse de leurs caractères, et l'intérêt d'un pareil secours rendu par deux femmes dont la beauté est exprimée selon leurs âges ; ces faits augmentent l'agrément d'une pareille composition. Il est inutile de dire que Diane est fille de Latone ; j'ajouterai que je ne connais aucun attribut consacré à cette déesse. Pour embellir encore cette composition, on pourrait faire voir Apollon s'éloignant sur le nuage avec lequel il a conduit Enée dans ce temple ; les anciens en ont eu plusieurs découverts, on pourrait exprimer celui-ci de même.


XI - TABLEAU : Minerve aidée par Hébé, attelle elle-même des chevaux dont les crins sont attachés avec des anneaux d'or.

Hébé à soin des roues à huit rayons ; elles sont de cuivre ; les jantes sont d'or, et les moyeux d'argent ; les bandes sont travaillées ; le derrière du char est relevé en demi-cercle ; les courroies d'or et d'argent servent de soupentes ; l'extrémité du timon, auquel le joug est attaché, est orné par des courroies pareilles. Le poète leur fait produire une richesse pour la peinture ; car étant plus longues qu'il ne faut, elles donnent du jeu par leur excédent. Les harnais doivent vraisemblablement être traités dans le même goût que ces courroies. L'action de ce tableau prouve la simplicité des moeurs, conservée au milieu du luxe et des magnificences auxquels les hommes étaient parvenus du temps d'Homère. On peut insérer de cet endroit de l'Iliade, que les rois, les reines et les plus grands personnages, ne dédaignaient pas de se rendre à eux-mêmes des services d'un certain genre, puisqu'en effet Homère, un des auteurs les plus attentifs au costume, donne une pareille occupation aux déesses. Cependant pour sauver en quelque façon une pratique si éloignée de nos mœurs, et si révoltante pour les usages de l'Europe, l'artiste doit animer les déesses de toute la vivacité et de tout l'empressement possible. Cette ressource paraîtra aisément trop faible ; mais on pourra d'autant plus abandonner ce sujet, que la suite de cette action fournit d'autres sujets que la peinture peut entreprendre. J'avoue cependant que j'abandonnerais à regret ces usages simples des premiers temps ; il est toujours bon d'en rappeler le souvenir pour faire voir que les plus grandes idées de l'humanité s'accordaient alors avec une simplicité ennemie de la mollesse.


XII - TABLEAU : Minerve et Junon traversent l'air et descendent de l'Olympe.

Avec une rapidité à laquelle l'artiste doit employer toute son expression. Les déesses sont placées dans le char décrit dans le tableau précédent ; Junon conduit et anime les chevaux ; Minerve est armée de l'égide, ornée de la tête de Gorgone, du casque d'or ombragé de quatre panaches ; elle tient une lance d'une grosseur et d'une longueur surprenante. Je ne voudrais cependant pas trop charger ce dernier article ; il y a de certaines proportions souffertes dans le récit qu'on ne peut altérer impunément dans la peinture.


XIII - TABLEAU : Les deux déesses arrivées au confluent du Scamandre et du Ximoïs.

Après avoir environné leur char d'un nuage, partent sans toucher terre, comme deux colombes qui planent, selon Homère, et s'avancent pour secourir les Grecs. Je ne dissimulerai point que cette marche me paraît hardie et difficile à traiter ; mais quand on suit un auteur tel qu'Homère, on ne hasarde rien. Quel garant plus solide pourrait-on avoir ? Au reste, la beauté du paysage est autorisée par le confluent des deux fleuves ; et le combat vu dans le lointain ; la marche singulière, mais animée des deux déesses ; leurs armes décrites dans le tableau précédent ; toutes ces circonstances sont heureuses pour la peinture. Le Sueur a traité deux figures de saintes dans cette même position, et les a rendues avec son élégance et sa précision ordinaire, tant il est vrai que l'esprit du peintre fait tout passer, et sait même rendre agréable ce qui paraît impraticable au premier aspect.


XIV - TABLEAU : Diomède à l'écart du combat, se repose et lave sa blessure sans quitter ses armes.

Il est auprès de son char ; ses chevaux peuvent être en sueur pour marquer la fatigue qu'ils viennent d'éprouver : Sthénélus son écuyer, est placé dans le char. Minerve parle à Diomède.


XV TABLEAU : Minerve fait descendre Sthénélus, et le place avec Diomède dans le char.

Homère est si fécond pour la peinture, que ce même événement fournit encore un sujet ; il décrit l'instant auquel Minerve fait descendre Sthénélus, et le place avec Diomède dans le char pour le ramener au combat. La noblesse des caractères, la vivacité de l'action, sont les principaux moyens de ces sortes de tableaux ; un artiste dépourvu de noblesse et de feu, ne doit jamais les entreprendre.

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