Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

" Je me rendis alors à Yenitscheri sur les contreforts de Sigeum… D'ici, on jouit d'un panorama magnifique sur toute la plaine de Troie. Alors que je me tenais sur le toit d'une maison, l'Iliade à la main, et que j'admirais le paysage, il me semblait pouvoir apercevoir en contrebas la flotte de guerre, le camp, le rassemblement des troupes grecques, Troie, et la forteresse de Pergame juchée sur la butte d'Hissarlik, les attaques et contre-attaques ainsi que les combats des troupes au creux de la plaine entre la ville et le camp " (H. Schliemann, Ithaque, le Péloponnèse et Troie, 1869).
C'est avec ces mots qu'Heinrich Schliemann (1822-1890) décrit sa première impression de la Troade et de Troie, dont la fouille réalisait, comme il l'écrivit, le rêve qu'il a nourri pendant toute sa vie depuis sa tendre enfance. Son voyage sur les traces des héros homériques qui le mena à Ithaque, patrie d'Ulysse, et à Mycènes, siège d'Agamemnon, atteignit son apogée en 1868 lors d'un premier voyage en Troade. Après avoir effectué des sondages qui lui confirmèrent que la cité n'était pas située sur la colline de Bounarbaschi, contrairement à ce qui était généralement admis, il concentra ses fouilles, à partir de 1870, sur la colline d'Hissarlik, suivant une indication de Frank Calvert. En plus de 3000 ans de peuplement, cette colline s'était développée artificiellement. Schliemann réussit déjà à distinguer neuf sites superposés, chacun en plusieurs phases, un véritable travail de pionnier dans les méthodes de fouilles archéologiques. Ironie du sort, il n'a précisément pas mis au jour la cité identifiée à la ville de Troie de l'époque homérique : en aplanissant de grandes étendues pour la ville romaine IX, les couches VI-VIII situées au centre de la colline furent déblayées jusqu'au niveau préhistorique, elles ne sont plus visibles que sur les bords de la colline. Ce n'est que son successeur, Wilhelm Dörpfeld qui identifia la cité très fortifiée de la couche VI (vers 1700-1250 av. J.-C.) comme étant celle de la période homérique (1890-92). Cependant, comme cette cité semble avoir été détruite par un tremblement de terre, depuis les travaux réalisés par l'Américain C.W. Blegen (1932-36), on considère la couche VIIa, détruite par un incendie, comme celle où se déroulèrent les événements de la guerre de Troie. Tout comme Schliemann le pensait déjà à l'époque, les spécialistes d'aujourd'hui croient aussi en l'existence d'un fondement historique à cette grande guerre de dix années, entourée de mythes, guerre qui, selon la volonté de Zeus, devait soulager la Terre gémissante sous le poids de l'humanité.
Schliemann vit le siège homérique royal dans la riche ville de Troie II (env. 2600-2200 av. J.-C.) où la première cité entourée de puissantes fortifications se trouvait dissimulée sous une épaisse couche ravagée par le feu. Á partir de cette couche et des couches III-V, les collections de l'Institut archéologique disposent d'un panel représentatif des découvertes de Schliemann. La Troie homérique (VI ou VIIa) est représentée par des objets mycéniens provenant de l'Argolide, qui sont aussi attestés à Troie. De l'époque de la création de l'Iliade et de l'Odyssée, l'époque du poète Homère, on a retrouvé des vases et de petits objets de diverses régions du continent grec. Cette fascination exercée par cette guerre de Troie, dans laquelle les meilleurs guerriers des deux camps s'affrontèrent, on la retrouve durant toute l'Antiquité et même jusque dans les temps modernes, représentée sur quelques vases tout comme sur des pièces de monnaie plus nettement orientées sur le mythe.
Le choix doit assurément s'effectuer d'après les fonds des collections de Tübingen provenant généralement de dons. Du caractère incomplet des collections, on a tiré le meilleur parti en procédant de façon exemplaire, ce qui permet souvent de se faire une idée alors que " l'intégralité " de la collection peut modifier le regard : une petite boucle de cheveux en or, une tasse à deux anses, un vase à figures et un peson donnent une image de Troie II à l'âge du Bronze ancien. La vigueur et l'assurance des formes dans la culture protogrecque des Achéens du XIIIe s. av. J.-C. sont incarnées par un gobelet à pied mycénien, un fragment de cratère sur lequel on distingue deux têtes : il pourrait s'agir de Diomède et son aurige Sthénélos, qui ont défait Énée devant Troie et ont même, avec l'aide d'Athéna, blessé les dieux alliés de Troie, Aphrodite et Arès. Une société aristocratique et amatrice de chevaux, composée peut-être des commanditaires et des destinataires d'Homère, apparaît nettement dans les représentations de chars de combat, de cavaliers, de rondes issues de l'époque du " style géométrique " sur les planches 3 et 4. Des exemples de parodies et de variations sur les mythes (le jugement de Pâris, le retour d'Hélène) et des témoignages du culte persistant des héros dans les décors mythiques (planche 8 et 11) montrent finalement à quel point la culture grecque postérieure est sous le charme du cycle homérique.
La " ville riche en or de Priam ", dans laquelle autrefois le palladion, symbole du pouvoir, était tombé du ciel, a constamment occupé l'imagination des hommes politiques, que ce soit Alexandre le " nouvel Achille " ou César le " nouvel Alexandre ", jusqu'aux Francs et aux Burgondes, tout comme le sultan Mehmed II le " Conquérant " de Constantinople. La ville gréco-romaine d'Ilion cultive ses mythes avec une fierté des lieux toute particulière, et sept villes se disputent l'honneur d'être la patrie d'Homère (Planche 10 et 11). Cependant aux XIXe et XXe siècles, ce sont surtout les spécialistes qui ont perpétué la bataille autour de Troie : Troie était-elle située sur l'emplacement actuel de Bounarbaschi ou d'Hissarlik ? Était-elle située au niveau de la couche II, VI ou VIIa ? Le mythe repose-t-il même sur un fondement historique ? Et enfin, un poète nommé Homère a-t-il jamais existé ?
Même Schliemann, que nous avons vu au début l'Iliade à la main dans la ville de Sigée, est un exemple type de la façon dont, dans la sphère d'influence de Troie, l'enthousiasme emphatique et la critique rationnelle se relaient mutuellement et se complètent. Troie est un modèle de l'histoire intellectuelle et de l'histoire comme science dans lequel on peut lire les configurations de base de la tradition, de la politique et de la recherche dans les domaines où interagissent le mythe, l'art et la réalité.

Notes bibliographiques

A. Bellinger, Troy. The Coins (Suppl. Monogr. 2), Cincinnati 1961.
W. Blegen, Troy and the Trojans, Londres 1963.
CVA = Corpus Vasorum Antiquorum Tübingen 1-4, Munich 1973, 1984.
W. Dörpfeld, Troja und Ilion, 2 volumes, Athènes 1902.
W. Schadewaldt, Von Homers Welt und Werk, Leipzig 1944.
H. Schliemann, Ilios. Stadt und Land der Trojaner, Leipzig 1881.
SNG = D. Mannsperger, Sylloge Nummorum Graecorum Tübingen, volume 1-4, Berlin 1981, 1982, 1985, Munich 1989.
M. Thompson, The Mints of Lysimachos, in : Essays in Greek Coinage, présenté à Stanley Robinson, Oxford 1968, 163-182.

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