Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

L'Odyssée et les Nymphes

Par Irad Malkin. Gaia 2001, p.11-28.
Traduit de l'anglais par Muriel Masson et Delphine Veyrat de Lachenal sous la direction de Elisabeth Lavault.

Dans l'Odyssée, les Nymphes sont particulièrement évocatrices de l'expérience des premières rencontres avec des terres nouvelles, qu'Ulysse approche généralement par la mer, conformément à une perspective maritime grecque dans laquelle la terre est observée depuis un navire ou la côte. Dans l'Odyssée, ces perspectives sont en premier lieu plutôt floues. Par la suite, le poète regarde plus en détail l'identité des nouvelles terres, sans s'enquérir du nom du lieu, mais en se demandant : " qui habite ici ? ". C'est la réponse à cette question qui permet au concept de "lieu", comme, par exemple, "pays des Lotophages", d'apparaître réellement. Dans ce processus d'intégration au sein d'une nouvelle terre, mais également dans la propre réintégration d'Ulysse dans Ithaque, les Nymphes semblent faire fonction de médiation entre le débarquement du voyageur et la véritable "arrivée".
Etant à la fois historien et lecteur de l'Odyssée, l'intérêt, pour moi, réside ici dans la perspective de l'arrivée et de l'abord d'une terre. Les Nymphes de l'Odyssée offrent peut-être une représentation authentique de la manière dont les Grecs envisageaient les premiers contacts avec les lieux qu'ils abordaient, avant que ceux-ci n'acquièrent une conceptualisation territoriale, un nom ou une définition ethnique. Ce point de vue peut être d'un grand intérêt pour des études sur la religion, l'Histoire ou sur Homère. Ainsi, en ce qui concerne l'histoire de la religion grecque, le concept de "médiation" lié aux Nymphes devrait être mis en avant. Il serait également intéressant de souligner l'importance du point de vue et de l'attitude "proto-coloniale" dans l'histoire coloniale et sociale grecque. Enfin, le nombre exceptionnel des Nymphes dans l'œuvre d'Homère peut être considéré sous un jour nouveau.Mon hypothèse est que les histoires, les poèmes et même l'ensemble du texte de l'Odyssée (selon l'opinion des érudits sur sa consolidation et sa dissémination) étaient bien connus au début de l'ère archaïque (VIIIe et VIIe siècle av. J.C.), lorsque la navigation, le commerce et la colonisation chez les Grecs avaient atteint un niveau de développement jusque-là inégalé. Il faudrait accorder aux peurs et autres blocages psychologiques la même importance qu'aux événements réels, notamment dans le monde historique de l'aventure-commerce, des relations de xenia, de la quête territoriale et de l'établissement des colonies. Les voyages d'Ulysse dans l'Odyssée ne reflètent pas ce que les gens voulaient trouver : à la différence d'Ulysse, les Grecs de l'Antiquité ne retournaient pas dans leur patrie ; ils s'installaient, espérant ne jamais rencontrer un Polyphème ou une Circé. Il semble que l'Odyssée reflète toute une gamme d'appréhensions qui pourraient expliquer pourquoi elle est si évocatrice pour les gens qui exploraient de nouveaux rivages, leur "expliquant" même parfois une géographie peu familière. Il est difficile d'affronter un paysage étranger et, sans modèle cognitif, il est même impossible de le "voir". D'où la nécessité pour certains explorateurs par exemple de "nommer" ou de "marquer" les lieux (P. Carter, 1987 ; S. Greenblatt, 1991). Les Nymphes, représentant le sacré inhérent et naturel, étaient donc les figures médiatrices de l'inconnu absolu.
Je soutiendrai la thèse selon laquelle que les Nymphes dans l'Odyssée offrent une "perspective proto-coloniale" sur l'idée de "lieu". Toutefois, elles sont également importantes pour le retour à Ithaque, car elles permettent au héros de réintégrer sa patrie. Voilà pourquoi je me concentrerai sur les trois perspectives les plus importantes concernant l'attitude vis-à-vis des lieux et le rôle des Nymphes : une perspective maritime (la vision de la côte depuis le navire), la vision depuis l'intérieur des terres et enfin, une perspective (elle aussi maritime) se référant au départ en bateau depuis la côte de la patrie. Mais, tout d'abord, quelques mots sur les notions de "médiation" et de "lieu".
Le terme "médiation" se réfère, ici, à une situation "médiane" qui facilite la reconnaissance et l'intégration, l'accueil et l'introduction du héros dans la terre qu'il vient d'aborder. On pourrait situer les Nymphes entre la nature et la culture, entre ce lieu qui apparaît tout d'abord comme totalement étranger et menaçant, et ce même lieu qui s'ouvre et se définit peu à peu. La médiation est également une caractéristique générale des Nymphes qui évoluent entre le monde des hommes, le monde des héros et celui des dieux de diverses manières. Elles sont généralement accueillantes, et symbolisent peut-être, comme le dit Martin Nilsson, "les aspects agréables et bienveillants de la nature " (M. P. Nilsson, 1954, p. 22). Les Nymphes étaient différentes des "divinités locales" (epichorioi theoi) anonymes, que les Grecs associaient souvent à des endroits précis mais dont ils ignoraient le nom ou la fonction. Si ce n'est en leur faisant des offrandes traditionnelles de toutes sortes, les Grecs se retrouvaient quelque peu désemparés face à ces epichorioi theoi qui, du fait de leur étrangeté, inspiraient peut-être une certaine peur. Afin d'illustrer ce fait, observons la description de l'arrivée d'autres voyageurs illustres, les Argonautes, lorsqu'ils atteignent l'embouchure du Phase dans la mer Noire ; avant même de pouvoir débarquer, ils ressentent la présence des dieux et héros locaux :
" L'Aisonide lui-même, avec une coupe d'or, versait dans le fleuve de douces libations de vin pur offertes à la Terre, aux dieux du pays et aux âmes des héros morts ; il les suppliait de lui prêter avec bienveillance une aide sans réserve et d'accueillir favorablement les amarres du navire ". (Apollonios de Rhodes, les Argonautiques 2.1271 ff.) (Traduction d'Émile Delage, édition Les Belles Lettres, Paris, 1974).
De leur côté, les héros, appartenant eux-mêmes à une catégorie "médiane", sont extrêmement dépendants du concept de Nymphe, puisque nombre d'entre eux sont le fruit des amours d'une Nymphe et d'un dieu ou d'un homme. En d'autres termes, les Nymphes, figures "médianes" et pré-héroïques, engendrent une autre catégorie "médiane", les héros. Les héros servent eux aussi de lien entre les "lieux" dans la religion grecque, et possèdent des pouvoirs protecteurs locaux, tels les héros du champ de Platées, auxquels les Grecs offrirent des sacrifices avant la célèbre bataille de 479. Au début de l'ère archaïque, les Nymphes avaient un rôle clef dans le monde de la navigation, de l'exploration et de la colonisation que les héros locaux sans nom ne pouvaient pas remplir. Ce rôle s'applique plus spécifiquement aux nouveaux lieux. Voici l'exception qui confirme la règle : au sixième siècle, après plusieurs générations d'expérience coloniale grecque, la ville d'Héraclée du Pont fut fondée selon un oracle paraphrasé par Apollonios : "Phoibos prescrivit aux Béotiens et aux Nisaiens (=Mégariens) de donner à ce héros [Idmon] dans leurs invocations le titre de protecteur de leur cité (polissouchos = celui qui "tient" la polis) et, autour de cet antique rouleau [tronc] d'olivier sauvage (=poussant sur sa tombe), d'établir leur ville " (les Argonautiques 2.846-50). Héraclée du Pont avait ainsi un héros local tout désigné, enseveli dans son sol avant l'arrivée des colons. Mais c'était très rarement le cas au début de la colonisation grecque du VIIIe et VIIe siècles av. J.C.
Dans le monde antique des activités coloniales et proto-coloniales, lorsque personne ne voulait croiser le chemin des Lestrygons ou des Sirènes, lorsque les dieux et les héros locaux, anonymes, étaient pour le moins imprévisibles, vers qui pouvaient se tourner les "équipages de commerce" et leurs "maîtres" (pour la terminologie, se référer à l'Odyssée 8. 162) pour servir d'intermédiaire entre eux et le nouveau lieu ? Ils ne connaissaient pas les dieux locaux. Les héros sans nom n'avaient guère d'importance et, de toute façon, ils ne furent identifiés aux nouvelles terres (c'est-à-dire, reconnus comme ensevelis dans ces endroits) que beaucoup plus tard (I. Malkin, 1994, p. 133-139, 1999; p.162-168). En général, les héros tel Ménélas à Sparte, étaient identifiés aux sites ou aux lieux d'inhumation dans la Grèce antique et étaient par conséquent trop éloignés pour offrir leur protection (à ce sujet, consulter I. Malkin, 1987, et plus particulièrement le passage de Moralia de Plutarque 407f-408a, p. 5, 24, 75, 89, 110 et 142). Par opposition à ces deux catégories de dieux locaux sans nom et effrayants, et de héros spécifiques mais distants, les aspects bienveillants caractéristiques des Nymphes étaient universels (même si on ignorait tout d'abord leur nom local). Les Nymphes étaient a priori connues et considérées comme bienveillantes envers les Grecs qui espéraient les rencontrer en accostant et s'attendaient très certainement à une hospitalité naturelle telle que l'accès à la nourriture (voir ci-après le passage concernant les chèvres débusquées par les Nymphes sur l'île faisant face au pays des Cyclopes) ou à l'eau d'une source naturelle (Létoublon-Ceccarelli-Sgard, 1996, p. 9-27 ; et plus particulièrement le passage concernant la découverte d'eau et de nourriture, p.20).
Afin de contextualiser cette fonction de médiation par les Nymphes, notamment entre l'humain et le divin, je mentionnerai très brièvement un autre aspect des Nymphes : on peut être littéralement "pris par les Nymphes" (nympholeptos). Hylas, Bromus et Dryope, furent tous trois enlevés par des Nymphes. Mais ce terme renvoie plus souvent à une personne obsédée, au sens littéral, par les Nymphes, obsession qui va jusqu'à une folie cultuelle, comme en témoignent les inscriptions de la grotte de Vari en Attique. Le terme nympholeptos peut également indiquer l'inspiration, une sorte de contact intermédiaire entre l'humain et le divin. (W.R. Connor, 1988, 155-189). Cet accès direct à la fois au monde humain et au monde divin peut s'exprimer concrètement. Les Nymphes ne sont pas seulement "entre" les hommes et les dieux ; elles peuvent avoir le sens de "point de rencontre physique". Leur grotte à Ithaque, dans l'Odyssée, est précisément l'un de ces points de rencontre entre hommes et dieux : "... Il est deux portes, l'une vers le Borée, par où descendent les humains, l'autre vers le Notos, plus divine, par où les hommes ne passent pas : c'est le chemin des Immortels "(1).
Les Nymphes sont des figures "médianes" car elles se retrouvent au cœur du gigantesque gouffre qui sépare les hommes des dieux : l'immortalité. L'Hymne homérique à Aphrodite (5. 259-63), par exemple, nous dit que "Ces Nymphes, [les habitantes de cette grande et vénérable montagne,] ne se joignent ni aux mortels ni aux Immortels. Elles vivent de longs jours, nourries du mets immortel et mènent avec les Dieux de charmants chœurs de danses ". Jennifer Larson compare leurs vies aux sources et aux arbres, auxquels les Nymphes sont souvent identifiées : "les arbres meurent, les sources se tarissent ". "Comparées aux mortels, les Nymphes étaient immortelles, mais comparées aux dieux de l'Olympe, elles ne l'étaient pas". (Jennifer Larson, 2001.) Sur ce point, la Calypso d'Homère est assez singulière, car il est difficile de savoir dans quelle mesure elle est Nymphe ou déesse ; les deux termes sont utilisés pour la désigner. De plus, c'est elle qui offre à Ulysse l'immortalité, empêchant son nostos. Or, cet attribut est plus celui d'une déesse que celui d'une Nymphe. Observons maintenant le lien entre les concepts de "lieu" et de "Nymphe". Les Nymphes, demi-déesses, se situent au croisement des éléments et des sites de la nature (les arbres, les sources, les grottes, les rivières, la mer) et de la transcendance de ceux-ci, au croisement de l'humain et du divin, du mortel et de l'immortel, entre "topos" et "ou-topos" (Larson, ; Ioanna Papadopoulou-Belmehdi, 1994, p. 102-105 ; I. Malkin, 1996, p. 1056). Les Nymphes n'habitent pas les villes, et la nature qu'elles peuplent n'est pas non plus totalement indifférenciée. Elles se superposent aux "sites" naturels et aux repères de la nature, indiquant les emplacements qui ne sont pas créés par l'homme, comme les bosquets et les sources. Les sites des Nymphes peuvent fournir aux hommes des moyens de subsistance (l'eau, la protection des arbres et des grottes) ; certains peuvent faire l'objet d'un culte mais, contrairement aux terres arables (aroura, kleros, mesurées, attribuées et labourées), ces sites ne sont ni cultivés, ni délimités.
A la différence des espaces délimités de la religion politique, les Nymphes sont en général dans la nature. Les sites qui leur sont associés n'entrent pas dans la catégorie des sites délimités, peribolos. Socrate, alors qu'il se promène avec Phèdre en dehors d'Athènes, fait la remarque suivante à l'endroit qu'ils ont choisi pour se reposer, sur les bords d'une rivière, à l'ombre d'un platane : "[C'est apparemment un lieu sacré (hieron)], consacré à des Nymphes, ainsi qu'à Achéloos (dieu des rivières), si l'on en juge par ces figurines et ces statues. " (Phèdre 230b). Ici, pas de temenos, pas "d'enceinte sacrée". Cet aspect du sacré était bien connu dans la campagne, où la nature de la religion grecque, panthéiste et non délimitée, était couramment exprimée. Un passage de Strabon, souvent cité, décrit la campagne à l'embouchure de l'Alphée : "Toute cette région est pleine d'enclos consacrés à Artémis, Aphrodite et les Nymphes, où l'humidité fait pousser généralement des fleurs abondantes ; nombreux au bord des routes sont aussi des piliers consacrés à Hermès et sur les caps les lieux de culte dédiés à Poséidon. " (Strabon 8.343). Le monde, pour citer Thalès (probablement en désaccord avec l'intention originelle), est "rempli de dieux". Strabon décrit une campagne sans temene, sans enceinte sacrée, mais qui contient plutôt plusieurs "points sacrés". Parfois, des structures artificielles peuvent être ajoutées, par exemple la source artificielle (krene) d'Ithaque sur laquelle je reviendrai plus tard. Comme nous le verrons, rencontrer les Nymphes en de tels lieux avant d'arriver "adoucit" cette arrivée car cela crée un lien entre la mer et la terre, entre la nature sauvage et son adaptabilité, entre la ville et la campagne. Les Nymphes contribuent à rendre les lieux identifiables et accueillants.
Parfois, elles ont une fonction éponyme, topographique, faisant souvent référence à une situation antérieure à l'établissement des colonies. Ainsi peut-on citer le héros éponyme Taras, de la rivière Taras et de la ville de Taras (Tarentum), fils de la nymphe Satyra, éponyme du cap Satyrion. (Voir Pausanias 10.8, par ex. dans F. Létoublon, 1995, p. 122-123 ; I. Malkin, 1999, p. 162-68). Dans l'Iliade, l'aspect topographique des Nymphes existe également, ainsi que leur identification au concept de "lieu", mais il n'est généralement pas lié aux patries des héros achéens. Dans leur rôle "topographique" et semi-divin, les Nymphes sont les mères ou les ancêtres de héros du côté troyen uniquement, et sont notamment associées à la topographie particulière de la Troade ou la Lydie : le Satnioïs, Esèpe et Pédase et le mont Tmolos en Lydie (Iliade 14 442-5 ; 20.382-5 ; cf. Iliade 6.20-6). C'est apparemment la patrie qui importe : à Troie, les Achéens étaient les envahisseurs.

De nymphe à Nymphe, du concept de grotte des Nymphes à la Grotte des Nymphes

Homère semble prévoir le retour d'Ulysse comme un mouvement entre les Nymphes et les lieux auxquels elles sont associées, permettant ainsi aux Nymphes de fonctionner comme des médiateurs littéraires du nostos du héros. Lorsque Calypso offre l'immortalité à Ulysse, celui-ci refuse : il avait quitté sa patrie alors que Pénélope n'était qu'une jeune Nymphe, comme l'ombre d'Agamemnon le lui rappelle (Odyssée 11.447-9). Vingt ans plus tard, elle n'est plus, à proprement parler, une nymphe, mais ce n'est pas le sujet de l'Odyssée. Le nostos d'Ulysse est plus qu'un retour physique dans son île, il s'agit également d'un nostos-mémoire, étant donné que les concepts de "mémoire" et de "retour" dans l'Odyssée sont étroitement liés (Douglas Frame, 1978, mettant en relation nostos et nous (2)). C'est également le danger que représentent les Sirènes, les Lotophages, et Circé : oublier son nostos, oublier le chemin du retour, c'est, en quelque sorte, perdre la mémoire. Pour Ulysse, cette identité consiste à se souvenir de Pénélope, l'objectif de son nostos, sous les traits d'une Nymphe.
Le concept de Nymphe fournit une médiation littéraire entre la Nymphe Calypso et la Nymphe Pénélope, en jouant sur le double sens du mot en grec ancien. Nymphe, bien sûr, désigne à la fois un être semi-divin, mais également une jeune femme juste avant (ou juste après) son mariage, un peu comme le terme anglais "bride" (qui signifie à la fois "jeune mariée" et "future mariée", NdT). Mais ce n'est pas tout, comme le souligne Helene Foley : " Circé, Calypso, les Sirènes, Hélène et Pénélope disposent toutes d'un pouvoir spécial qui leur permet d'arrêter ou de transcender le changement dans la sphère qui est sous leur contrôle ". (Helene P. Foley, 1984, p. 59-78). Calypso offre à Ulysse l'immortalité immuable, tandis que Pénélope maintient une certaine situation à Ithaque, situation qui reste pratiquement inchangée jusqu'au retour final du héros. Ulysse préfère une femme qui change à une Calypso immuable ; en d'autres termes, au cours de son nostos, Ulysse évolue entre la nymphe divine et la nymphe humaine.
Ce mouvement est également explicite en termes de cadre topographique du retour réel dans l'Odyssée, c'est-à-dire le départ d'Ulysse de l'île de Calypso et son arrivée à Ithaque. Tout le reste (Ismaros, les Cyclopes, Circé, etc.) n'est qu'un retour en arrière. Le temps "réel" de l'Odyssée, au cours de la dixième année après la destruction de Troie, commence avec le départ de la grotte d'une Nymphe (1. 15). Le débarquement sur l'île d'Ithaque prend fin dans la baie de Phorcys, dans la Grotte des Nymphes, où Ulysse cache le trésor des Phéaciens.
Le même modèle, c'est-à-dire le passage d'une grotte de Nymphe à une autre, est emprunté par Sophocle et appliqué à un autre héros, Philoctète (Philoctète, 1453-62) : tout comme Ulysse, il échoue sur une île, Lemnos, dans une grotte des Nymphes : " Adieu, demeure qui m'as gardé si longtemps ; et vous, Nymphes des prés humides ". Des Nymphes attendent également de l'accueillir dans sa patrie : " le ramener enfin, après tant de longs mois, au pays de ses pères, séjour des nymphes maliaques [golfe Maliaque, en Thessalie] et aux rives du Sperchios ".
La singularité de l'Odyssée semble résider dans son insitance sur les Nymphes. Je trouve étrange le fait que, chez Homère, Ulysse s'unisse charnellement avec Circé et Calypso et qu'il ne laisse pas d'enfants derrière lui, ce qui est clairement dit par le poète(3) . Toutefois, c'est exactement le contraire dans les versions non homériques, telles que la Théogonie (1011-1018). C'est comme si Homère voulait se concentrer sur un genre différent de relations entre Ulysse et les Nymphes. Dans les versions non homériques, la plupart des aventures d'Ulysse se déroulent dans des lieux réalistes, dans des contrées où se côtoient guerres, alliances et mariages ayant pour but de renforcer ces dernières. Par exemple, en Épire, selon le Thesprotis, Ulysse aide le roi local à combattre ses ennemis les Bryges, épouse sa fille, et laisse un fils derrière lui (Nostoi PEG [A. Bernabé, 1987] p. 94-95 avec Appian BC 2.39 ; Strabon 680-681). Dans ces versions, c'est à peine si les Nymphes ont un rôle actif.
En revanche, l'Odyssée fait référence à plusieurs Nymphes mais Ulysse aborde des terres qui n'ont pas besoin de mariage-alliance, des lieux où il n'y a pas de guerre en cours. Ce n'est pas un hasard. En effet, il existe une relation tacite entre d'une part, l'importance des Nymphes dans l'Odyssée, où les lieux sont soit inhabités, soit ne nécessitent aucun changement, et d'autre part, l'absence relative des Nymphes dans les suites de l'Odyssée, où Ulysse évolue dans un espace dont la géographie lui est familière et parmi des sociétés reconnaissables dont les besoins sociaux, politiques et militaires ne requièrent pas ou peu l'intervention des Nymphes. Dans l'Odyssée, le héros rencontre des peuples isolés, qui n'ont besoin de son aide ni pour la guerre, ni pour fonder des dynasties. C'est une image inversée où tous les cas d'alliances de xenia, peut-être même les alliances par mariage, sont inutiles, comme le remarque bien Helene Foley. En un mot, plus les sociétés sont isolées, plus les Nymphes sont importantes.

Ithaque et la perspective terrestre

Par opposition au monde des voyages, la perspective est différente à Ithaque. Les Nymphessont ici très prééminentes, et ce, de diverses manières : elles sont le foyer de la perspective maritime de l'arrivée d'Ulysse et de son second et dernier départ (voir ci-après) ; elles donnent forme et contenu religieux au paysage même d'Ithaque ; elles sont également présentes lors de l'arrivée dans l'intérieur des terres, de la campagne jusqu'à la ville. A Ithaque, les Nymphes marquent ce que Ioanna Papadopoulou-Belmehdi appelle une "réintégration progressive" d'Ulysse dans sa patrie. (Papadopoulou-Belmehdi, 1994, p.97).
Quand Ulysse prie les Naïades à la baie de Phorcys, il prie les mains levées, un des rares épisodes de la religion personnelle dans les épopées homériques. Cet épisode trouve écho dans la prière d'Eumée aux Nymphes, au pied de leur autel près de la fontaine publique (Odyssée 17.211-241). Ulysse et Eumée, sur le chemin de la ville, arrivent à une source/fontaine (krene), entourée d'un buisson, alsos, et d'un cercle de peupliers noirs. La fontaine est artificielle, mais la source même, l'eau, appartient aux Nymphes, puisqu'il y a une distinction entre la source de l'eau et la fontaine. L'eau coule de sous le roc, et "au-dessus se dressait l'autel (bomos) dédié aux Nymphes où tout passant dépose son offrande "(4). La distinction entre source naturelle et fontaine artificielle reflète précisément la distinction des Nymphes à "être" la source même. Elles sont un aspect de la terre, d'Ithaque.
La fontaine a été construite par des "premiers inventeurs", des héros éponymes : Ithacos, Nérite et Polyctor, fondateurs de Céphalonie et d'Ithaque. (Steph. Byz. s.v. Ithake and scholion V = J. Russo, 1992 ; C. Segal, 1994, p. 53). La construction d'une fontaine est un acte caractéristique des fondateurs (et tyrans) ; la krene des fondateurs/Nymphes est une belle illustration du cadre de référence conceptuel de la prise d'une terre, de l'établissement d'une communauté humaine, grâce à la juxtaposition et la réunion de la nature (l'eau-source des Nymphes) et de la culture (la fontaine bâtie par les fondateurs). Les Nymphes de la krene sont bien différentes des Naïades de la grotte du port de Phorcys, bien que toutes puissent être identifiées comme Nymphes de l'onde douce. Elles appartiennent bien plus à la religion collective que ces Naïades, puisque la fontaine est une source d'approvisionnement en eau de la ville (17.206) dont celui qui gouverne (Ulysse) a la responsabilité. Source et fontaine se situent en dehors de la ville, à un point de rencontre entre ville et campagne, comme l'observe Stephen Scully à propos de l'Odyssée (S. Scully, 1990, pp. 13-14).
L'emplacement des Nymphes d'Ithaque indique deux phases de l'achèvement du retour : premièrement, depuis une perspective maritime, l'arrivée et le dépôt du trésor sur la plage même, dans la grotte des Nymphes sur la mer (voir ci-dessous). Deuxièmement, depuis une perspective terrestre, à la fontaine, pas encore dans la ville mais entre asty et chora. Dans les deux cas, Homère prend soin de mettre l'accent à la fois sur les relations particulières qu'Ulysse entretient avec les Nymphes et sur leur rôle de médiation dans l'étape finale de son nostos.
La fontaine des Nymphes exprime aussi la réintégration du héros dans un sens narratif : c'est là qu'Ulysse, déguisé, et Eumée rencontrent un Mélanthios injurieux, préfigurant ainsi – entre la campagne et la ville – ce à quoi Ulysse devra s'attendre une fois de retour dans sa patrie. C'est l'occasion pour le poète d'expliquer les relations particulières d'Eumée et des Nymphes, qui, ici, représentent peut-être une religion plus proche de la classe sociale d'Eumée. A un autre moment, il offre aux Nymphes et à Hermès une des sept portions de porc (l'Odyssée 14.435) ; là, insulté par Mélanthios, Eumée, les mains levées, prie les Nymphes, répétant le geste d'Ulysse près de la grotte des Naïades. Il leur rappelle les sacrifices qu'Ulysse fit autrefois sur ce même autel, et les prie de bien vouloir autoriser le retour d'Ulysse, comme si cela était en leur pouvoir : " Filles de Zeus, Nymphes de la fontaine, si jamais / Ulysse vous grilla, couverts de graisse, des cuisseaux / de chevreaux ou d'agneaux, exaucez le vœu que je fais : / puisse le maître revenir et les dieux (daimon) nous le rendre ". (17.240-243)

ÐNuvmfai krhnai'ai, kou'rai DiovÁ, ei[ potÐ ÐOduÁÁeu;Á u[mmÐ ejpi; mhrivÐ e[khe, kaluvyaÁ pivoni dhmw'/, ajrnw'n hjdÐ ejrivfwn, tovde moi krhhvnatÐ ejevldwr, wJÁ e[lqoi me;n kei'noÁ ajnhvr, ajgavgoi dev eJ daivmwn.

Il faut également mentionner l'existence d'une perspective terrestre en dehors d'Ithaque. Les terres des voyages d'Ulysse ("fable" exceptée) sont différenciées non pas selon la nature inhospitalière de leur environnement physique, mais selon le caractère de leurs habitants. Ulysse demande souvent s'il est arrivé dans un pays de pain et de culture mais se retrouve en fait dans la situation inverse, en des lieux où les hommes sont hybristai et agrioi (Pierre Vidal-Nacquet, 1986, pp. 15-38). Parfois, cependant, une troisième possibilité s'offre à nous : les lieux où l'homme est absent, comme l'île des chèvres en face du pays des Cyclopes. En cet endroit, il n'y a ni autel ni krene. Et pourtant, la perspective terrestre de l'île n'est pas tout à fait celle du vide ; des Nymphes particulièrement accueillantes y vivent, faisant fonction de médiation entre le nouveau paysage et le voyageur, et envoyant des vivres sur son chemin : " filles du puissant Zeus, les nymphes débusquaient / des chèvres montagnardes pour nourrir mes compagnons ".(5) Ainsi les Nymphes ne sont-elles pas de simples figures "médianes" mais participent activement à l'accueil des nouveaux arrivants sur cette terre.

La perspective maritime

C'est avant tout la perspective maritime, c'est-à-dire la vue depuis la mer et à l'approche des nouvelles terres, qui caractérise l'Odyssée. Ithaque illustre également cette idée, grâce au jeu subtil et ingénieux du poète, nous offrant ainsi une double perspective. Il y a donc le point de vue particulier des Phéaciens qui ont parfaitement conscience de ce qu'ils font, et celui d'Ulysse qui, lui, se réveille dans ce qui lui semble être un pays inconnu, faisant de sa perspective sur cette nouvelle terre une perspective "générique". Cette perspective maritime est mise en relief pendant la scène cruciale du débarquement, chant XIII.
Vingt ans après avoir quitté sa patrie pour Troie, Ulysse est finalement conduit à Ithaque à bord du navire phéacien. Sur le navire, il dort. Nous entrevoyons tout d'abord Ithaque du point de vue des Phéaciens, du navire au rivage. Cette perspective maritime était bien connue, évidente même pour un auditoire au huitième et septième siècle quand le commerce, l'exploration et la colonisation s'étendaient de l'Ouest de la Méditerranée à la mer Noire – sans parler des déplacements locaux et de la pêche maritime dans cette région. Les Phéaciens comprennent qu'ils sont arrivés au bon endroit, la baie de Phorcys, grâce à des repères familiers : à la tête du port, se trouvent un olivier et une grotte sacrée dédiée aux Naïades. Le caractère familier de ces repères n'est pas en cause : le poète nous dit que les Phéaciens connaissent l'endroit grâce à de précédentes visites à Ithaque (Odyssée 13.113). La grotte des Nymphes sur la mer confirme ainsi le fait de l'arrivée, c'est-à-dire que le lieu est ce qu'il est censé être. Les Phéaciens déposent Ulysse endormi sur le sol et son trésor près d'un olivier. Après s'être révélée à lui, Athéna montre à Ulysse la grotte qui lui était autrefois si familière, la grotte des Naïades et le charge de cacher les trépieds "dans [ses] tréfonds"(6) (l'Odyssée 13.363). La reconnaissance de la grotte des Nymphes, par les Phéaciens et par Ulysse, séparément, correspond à la prise de conscience du héros qui comprend qu'il a, en fait, atteint Ithaque. Le fait qu'Athéna montre d'autres repères "naturels", comme le port de Phorcys ou encore un olivier, ne suffit pas. C'est la grotte des Naïades (bien que certains manuscrits omettent ces vers) qui constitue la reconnaissance. Athéna rappelle à Ulysse qu'il avait pour habitude de sacrifier des hécatombes entières à ces Nymphes-là : " Mais je veux te convaincre en te montrant le sol d'Ithaque : […] voici la vaste voûte de la grotte où si souvent tu as offert aux Nymphes les offrandes rituelles ". (13.344-350)

ajllÐ a[ge toi deivxw ÐIqavkhÁ e{doÁ, o[fra pepoivqh/Á : FovrkunoÁ me;n o{dÐ ejÁti; limhvn, aJlivoio gevrontoÁ, h{de dÐ ejpi; krato;Á limevnoÁ tanuvfulloÁ ejlaivh: ™ajgcovqi dÐ aujth'Á a[ntron ejphvraton hjeroeidevÁ, iJro;n Numfavwn, ai} Nhi>avdeÁ kalevontai:þ tou'to dev toi ÁpevoÁ eujru; kathrefevÁ, e[nqa Áu; polla;Á e{rdeÁkeÁ Nuvmfh/Ái telhevÁÁaÁ eJkatovmbaÁ:

Ulysse s'adresse ensuite directement aux Nymphes, mentionnant de nouveau ses anciens sacrifices. Ce fait est important dans le processus qui amène Ulysse à reconnaître qu'Athéna a raison. Il ne s'adresse ni au mont Nérite ni au port mais à elles : " Nymphes filles de Zeus, Naïades, je ne croyais plus vous retrouver ; maintenant, de mes plus doux vœux je vous salue ; nous vous ferons des dons comme autrefois "… (13.356-9)

ÐNuvmfai Nhi>avdeÁ, kou'rai DiovÁ, ou[ potÐ ejgwv ge o[yeÁqÐ u[mmÐ ejfavmhn: nu'n dÐ eujcwlh'/ÁÐ ajganh'/Ái caivretÐ: ajta;r kai; dw'ra didwvÁomen, wJÁ to; pavroÁ per, ai[ ken eja'/ provfrwn me Dio;Á qugavthr ajgeleivh

Pour Ulysse, les Nymphes ne sont pas seulement importantes au moment du retour. Pourquoi Ulysse a-t-il autant donné aux Nymphes par le passé ? Sacrifices, offrandes et "hécatombes" sont mentionnées ; en dépit d'une certaine exagération poétique, ces dernières sont supposées désigner des sacrifices exceptionnellement coûteux, réservés aux divinités olympiennes. Pourquoi ces hécatombes étaient-elles offertes aux Nymphes, avant même la guerre de Troie ? En d'autres termes, pourquoi les Nymphes représentées ont-elles cette importance pour Ulysse ?
On peut avancer l'hypothèse que les Naïades montrent une double perspective maritime : celle du départ de la patrie et celle de l'arrivée dans la patrie. Avant la guerre de Troie, Ulysse était déjà un voyageur et il offrait également l'hospitalité à de nombreux visiteurs, comme Télémaque le dit fièrement à Mentès (1.176-177). Les Nymphes d'Ithaque, et particulièrement celles de la baie du port, se trouvaient à l'endroit d'où Ulysse avait coutume de partir par le passé, et duquel il allait partir pour ses voyages à venir, après le massacre des prétendants.
Prenons comme exemple la suite des aventures d'Ulysse après l'Odyssée. Le rituel qu'il accomplit lorsqu'il quitte Ithaque pour la première fois, après le massacre des prétendants, est un sacrifice aux Nymphes : "Ulysse, après avoir sacrifié aux Nymphes, prend la mer pour Élis" (Télégonie, PEG, argumentum I.) Ce détail fait partie du premier livre de la Télégonie, une suite de l'Odyssée datant de la première moitié du sixième siècle. Son auteur, Eugammon de Cyrène, écrivit le premier livre en s'inspirant d'un poème du septième siècle, la Thesprotis. (Cf. Irad Malkin, 1998, pp. 104 ; 126-7). Il semble ainsi que les histoires relatives à Ulysse appartenant au même cadre temporel que l'Odyssée, insistent également sur les Nymphes qui articuleraient le départ d'un lieu et l'arrivée à celui-ci. En fait, leurs grottes sur la mer articulent le point de contact, le point médiateur entre l'arrivée et le départ.
Pourquoi l'acte initial du départ d'Ulysse d'Ithaque impliquerait-il les Nymphes ? Selon l'interprétation faite dans la suite de l'Odyssée, il s'agirait pour Ulysse de tenir une promesse faite aux Naïades (l'Odyssée 13.358-360) quand il leur dit : " nous vous ferons des dons comme autrefois, si, me gardant sa bienveillance, Athéna… me laisse vivre et fait croître mon fils ".(7) Toutefois, l'Odyssée ne nous dit jamais si Ulysse a tenu cette promesse. La Télégonie mentionne le sacrifice (et pas les offrandes), ce qui semble davantage indiquer un sacrifice de départ à l'endroit précis où Ulysse appareille. On ne pensait guère à s'adresser aux Nymphes pour les rites d'embarquement ou de voyage en bateau alors qu'on se dirigeait plus familièrement vers l'embasios d'Apollon, par exemple, ou d'autres divinités de la mer (Malkin I., 1986, pp. 61-74). Mais Eugammon semble s'inspirer d'une ancienne tradition étroitement liée à Ithaque et sa grotte des Nymphes dans la baie de Polis. Étant donné que le sacrifice aux nymphes est probablement repris de la Thesprotis du septième siècle, cela implique que la Grotte des Nymphes était déjà considérée non seulement comme le point de retour d'Ulysse, mais aussi comme le lieu de son second départ d'Ithaque(8).
A la fois point d'arrivée et de départ, la Grotte des Nymphes est ainsi devenue un lieu de culte idéal dans les temps historiques. En témoignent les riches offrandes du neuvième et du huitième siècle avant J.C. – pour Ulysse (et probablement les Nymphes), par ceux qui voyageaient par bateau en direction et en provenance d'Ithaque et jetaient l'ancre dans la baie de Polis. Il n'est pas impossible que l'offrande des trépieds ait aussi été perçue comme le respect de sa promesse d'offrandes – promesse jamais tenue – dans l'Odyssée. C'est comme si son acte (déposer les trépieds) et sa promesse d'offrandes était le point de départ d'un rituel devant être accompli ultérieurement (Voir Malkin 1998, pp. 94-119).
La perspective maritime, présente tout au long de l'Odyssée, joue un rôle clef dans les relations entre Ulysse et les Nymphes. Dans le chant V, ce dernier est aidé par Ino-Leucothée et son voile magique, aide probablement analogue à la sollicitude d'Idothée pour Ménélas dans le chant IV. Les gens croyaient peut-être que les Nymphes de la mer avaient le pouvoir d'aider les voyageurs. En tous cas, c'est apparemment ce que veut dire Sappho quand elle prie Aphrodite et les Néréides de faire que son frère "revienne sain et sauf ". (fr. 5 cf. 213c).
Mais les Nymphes semblent particulièrement importantes lors des arrivées et tout spécialement à l'endroit précis du débarquement. Après avoir été sauvé par Ino, Ulysse se réveille en Phéacie. L'aède nous parle des premières impressions du héros sur cette terre nouvelle et inconnue. De son esprit jaillissent toutes sortes de possibilités et d'interrogations : est-il arrivé sur une terre d'hommes violents et sauvages ou est-ce que les gens vivent dans la crainte de Zeus et sont hospitaliers ? C'est alors que se présente à lui une troisième possibilité: il entend des cris de femmes, que l'auditoire de l'aède reconnaît comme ceux de Nausicaa et de ses suivantes. En effet, l'aède, peu avant, a décrit leurs danses et les a comparées à Artémis et ses Nymphes ; l'idée de "Nymphes" fait donc déjà partie du cadre de référence du poète quand Ulysse, entendant leurs voix, s'exclame : " On aurait dit la voix fraîche de jeunes filles (kourai), de ces nymphes peut-être, ayant les cimes pour empire, les sources des rivières et l'herbe des prairies… "(9) (Odyssée 6.122-124). Selon le poète, c'est comme si, dans l'esprit d'Ulysse, ces êtres passaient directement du statut de "jeunes filles" à celui de Nymphes divines (non pas seulement dans le sens de jeunes femmes). Ainsi, les voix des Nymphes sont pour Ulysse une alternative possible aux terres inhabitées, où la question de savoir si les gens sont accueillants ou hostiles est hors de propos. Comme nous l'avons vu, les Nymphes peuvent être assimilées à une terre inhabitée semblable à l'île d'Ogygie ou à l'île faisant face au pays des Cyclopes, un lieu d'où l'homme est absent. Le vers suivant nous confirme qu'il s'agit peut-être d'un lieu inhabité, ce vers commence d'ailleurs par le mot "ou" : " ou vais-je retrouver des créatures à voix humaine ?"
L'Odyssée nous offre deux options de lieux vides : l'inoccupation absolue des îles et l'inoccupation relative de la campagne. Isolée, l'île peut être simplement la demeure des chèvres et des Nymphes, comme l'île des chèvres qui fait face au pays des Cyclopes (9.116-119). Inhabitée, et pourtant aux des chèvres, aux dires d'Ulysse, pourrait devenir une colonie prospère parce qu'elle possède des " herbages tendres et arrosés ", que " les vignes y sont éternelles et les moissons hautes ", parce qu'elle a " un bon mouillage ", et " [qu']à la bouche du port, une eau brillante coule et sourd de sous le roc "(10) (9.140). Le port, la grotte, la source et les Nymphes : cette combinaison reflète celle de l'arrivée d'Ulysse à Ithaque, dans la baie de Phorcys et la grotte des Nymphes.
Les grottes sur la mer sont particulièrement importantes dans l'Odyssée. Pourquoi cette emphase sur les grottes marines ? Avant de traverser la plage, avant d'atteindre une source de campagne, le microcosme du marin, son navire, doit trouver un abri. Dans l'Odyssée, les grottes sur la mer sont le plus souvent décrites selon une perspective maritime, c'est-à-dire une perspective du navire au rivage. Une grotte, par définition, fournit les plus simples commodités : un abri et un espace pour entreposer des biens. En fait, parfois ces grottes sont inaccessibles depuis l'intérieur des terres, ce qui confère à la grotte sur la mer un côté accueillant pour un marin qui ignore totalement l'accueil que va lui réserver la population locale. De telles grottes, dédiées aux Nymphes, tempèrent l'arrivée maritime et sont explicitement décrites comme avantageuses.
C'est une des raisons pour lesquelles la grotte de Polyphème est particulièrement sinistre. D'un côté, il semble que tous les Cyclopes vivent dans des grottes - mais celles-ci sont " le plus haut des hautes montagnes " (9.113). En revanche, la Grotte de Polyphème est une grotte sur la mer (9.182), qui attire les marins et s'avère pourtant désastreuse. C'est une autre "caractéristique paradoxale" des Cyclopes : non seulement ils n'ont pas de conseils ni d'autres traits communs avec les sociétés organisées, mais leurs grottes se révèlent également être l'antithèse de l'hospitalité.
Lorsqu'il arrive à Ithaque, Ulysse n'a plus de navire, il ne lui reste qu'un trésor qu'il cache dans la grotte des Nymphes. La situation est exceptionnelle, mais elle suit un modèle. "Les grottes sur la mer" dans l'Odyssée obéissent à un schéma similaire, et sont également associées aux Nymphes. L'Odyssée commence alors qu'Ulysse est retenu, contre son gré, dans la grotte de la Nymphe/déesse Calypso. (Odyssée 1.14-15). La grotte des Nymphes a été sa prison, mais aussi son refuge. Un port et une grotte, associés à une divinité féminine, sont également mentionnés dans une fable d'Ulysse (Odyssée 19.186-9) : " La violence du vent l'avait rejeté vers la Crète comme il se dirigeait sur Troie, au détour du Malée ; il jeta l'ancre en Amnisos où est la grotte d'Ilythie, dans un port rude, échappant avec peine à la tempête".(11)
Sur l'île de Circé (Odyssée 10.350-63), on trouve à la fois des Nymphes de la terre et des Nymphes des grottes sur la mer. Il y a quatre Nymphes qui servent Circé dans sa demeure, filles des sources, des bosquets et des fleuves sacrés. Elles semblent exprimer la terre même, avec ses éléments naturels : les arbres, l'eau, les habitats naturels (=les bosquets). Mais il y a également des grottes. Circé conseille à Ulysse de tirer son navire sur la grève : " déposez dans des grottes les agrès et tous vos biens, puis reviens et ramène tes fidèles compagnons ". (Odyssée 10.404-5(12); 424(13)).
Un parallèle rend la relation avec les Nymphes explicite. Dans l'île du Trident, tout comme dans l'île aux chèvres, les Nymphes sont les bergères du bétail sacré. Les Nymphes sont elles-mêmes, en quelque sorte, des "colonisatrices" : " leur mère souveraine… les envoya au loin habiter l'île du Trident ". Elles semblent avoir une autorité particulière sur les grottes sur la mer : " nous avons caché notre navire ", dit Ulysse (Odyssée 12.317-18), " on tira le vaisseau dans une grotte pour mouillage : les nymphes avaient là leur beau séjour avec des sièges ".(14) En d'autres termes, tout au long de l'Odyssée, les nymphes sont associées au point du premier contact avec la terre, leurs grottes offrant accès, refuge et sécurité.
Pour résumer : Homère met un accent tout particulier sur les relations entre Ulysse et les Nymphes. Le héros évolue entre la Nymphe Calypso et Pénélope, entre la Grotte de Calypso et la Grotte des Nymphes. Peut-être l'auditoire grec voyait-il clairement le jeu sémantique sur le terme "Nymphe" : Nymphe tout d'abord comme "mariée", jeune ou future, et sa connotation implicite de "demeure", mais également comme divinité dans la nature qui fait de cette nature une sorte de "demeure" pour les voyageurs. Dans le monde irréel de l'Odyssée, les forces féminines comme Circé, les Sirènes et Calypso couvrent la majeure partie des huit années d'errance d'Ulysse. De plus, des Nymphes anonymes apparaissent pour l'aider, comme les Nymphes sur l'île des chèvres qui fait face au pays des Cyclopes. Les Nymphes de l'Odyssée offrent des perspectives d'approche, d'arrivée et d'intégration dans les terres à la fois internes et externes. Les Nymphes "adoucissent" l'arrivée, faisant fonction de médiation entre les perspectives maritimes et terrestres, et favorisant l'intégration des nouveaux arrivants dans un pays étrange et étranger ou à Ithaque. Nous trouvons à Ithaque des Nymphes à la fois au seuil de la perspective maritime (la grotte sur la mer dans la baie) et au seuil de l'intérieur des terres
(la fontaine sur le chemin de la ville). Nous devrions également penser à la perspective externe du public d'Homère, personnes des classes les plus basses qui pouvaient s'identifier à Eumée priant les Nymphes et leur offrant des sacrifices, ou à des aristocrates et des marchands, probablement ceux-là mêmes qui plaçaient des offrandes coûteuses dans la Grotte des Nymphes de la baie de Polis à Ithaque. Qui plus est, ces perspectives homériques semblent apporter un éclaircissement sur la réalité de la navigation, du commerce, de l'exploration et de la colonisation. Mais peut-être n'est-ce pas un hasard si, à Syracuse (fondée en 733), par exemple, on trouve au côté des temples les plus anciens d'Athéna et d'Apollon la krene de la Nymphe Aréthuse, en plein cœur du point initial de colonisation.

malkin

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