Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

Articles sur la sortie du film Eleni

Articles sur la sortie du film Eleni, réalisé par Théo Angelopoulos en 2004.

Grec (2h50).
Réalisation : Theo Angelopoulos.
Scénario : T. Angelopoulos avec la collaboration de Tonino Guerra, Petros Markaris et Giorgio Silvagni.
Avec : Alexandra Aidini (Eleni), Nikos Poursadinis (Alexis), Giorgos Armenis (le violoniste), Vassilis Kolovos (Spyros).

Eleni Angelopoulos, la belle Hellène et la tragédie

Eleni est une toute jeune fille qui, dans la honte et le secret, a donné naissance à des jumeaux qu'elle a dû abandonner. Quelques années plus tard, promise à un barbon qui va la poursuivre longtemps de son amour et de sa haine, elle s'enfuit avec l'homme qu'elle aime : le fils de son prétendu fiancé, le père de ses enfants. Leur bonheur n'efface pas leur honte : elle, d'avoir laissé ses enfants, lui, d'avoir défié son père. Heureusement, leur route va croiser celle d'artistes itinérants.
Il y a trente ans, le film qui avait fait découvrir Theo Angelopoulos en France s'appelait Le Voyage des comédiens. Celui-ci pourrait s'intituler " Le Périple des musiciens ", tant il résonne comme un hymne aux artistes, reflets éternels de l'âme d'un pays. Pour Angelopoulos, les comédiens, les musiciens, les baladins sont les gardiens de la révolte permanente. Des passeurs de liberté dans le coeur des hommes.
Dès les premières minutes d'Eleni, un plan-séquence (une carriole qui traverse un village pour chercher les passagers d'une barque qui accoste) crée une magie incroyable. On y retrouve la maîtrise de l'espace du cinéaste. L'art de passer, de scène en scène, du réalisme pur à l'épure. Et parce que Theo Angelopoulos est resté fidèle, depuis ses débuts, à son esthétique et à son engagement politique, on retrouve dans Eleni des thèmes, des lieux désormais attachants et familiers. Le bistrot sous la pluie, par exemple, semble sortir du Voyage à Cythère. Les rues nocturnes aux pavés mouillés et aux éclairages expressionnistes rappellent Le Regard d'Ulysse. Quant aux trains, aussi fantomatiques que ceux du Pas suspendu de la cigogne, ce sont, ici, des messagers de mort qui emmènent inexorablement des jeunes gens sans défense vers des champs de bataille où ils mourront, parfois en frères ennemis.
Car nous sommes dans les années 30. En pleine guerre civile grecque, à laquelle s'ajoutent les spectres du fascisme et du nazisme. Peu à peu, l'histoire d'Eleni se fond avec l'Histoire tout court et, en dépit de son habileté, c'est là qu'Angelopoulos peine un peu. On l'avait quitté sur la beauté apaisée de L'Eternité et un jour, où la lumière semblait, pour une fois, faire jeu égal avec l'ombre et même, par moments, l'emporter. On a la curieuse impression qu'ici, comme s'il ne voyait dans sa sensibilité révélée qu'un excès de sensiblerie, Angelopoulos laisse au bout d'une heure le symbolisme l'emporter sur le lyrisme.
Cela n'enlève rien à la beauté formelle du film. Ni à celle de l'héroïne, interprétée par une jeune comédienne époustouflante, Alexandra Aidini. Mais d'épreuves en épreuves, de prisons en prisons, d'incantations en incantations et de morts en morts, Eleni finit par se désincarner pour devenir l'emblème un rien ostentatoire d'une fatalité en marche. On admire, mais on n'est pas constamment ému. C'est que même les tragédies grecques ont besoin de vraies larmes.
Pierre Murat (To Livadi pou dakryzei).

Télérama n° 2844 - 17 juillet 2004

Eleni sur avoir-alire.com

Prosaïque, linéaire, elliptique, abstrait, foisonnant, poignant et d'une noirceur terrible : du pur Angelopoulos.

Selon le réalisateur lui-même : Eleni est le premier film d'une "trilogie qui a pour ambition de raconter le siècle dernier, par le biais de trois histoires qui couvrent trois moments d'un grand amour". Premier volet de trois heures.

Depuis toujours, Theo Angelopoulos signe des œuvres profondes et allégoriques dans lesquelles il fait montre d'une maîtrise exemplaire des diverses composantes du récit. Dans Eleni, son style possède une force presque inédite. Le cinéaste n'hésite pas à reculer les limites de l'intransigeance et joue incidemment avec les codes de la tragédie antique. Comme une sorte de prolongement du Voyage des comédiens, Angelopoulos suit les pérégrinations de personnages victimes des vicissitudes de pays belliqueux et entrelace conflits internes et externes, soubresauts intimistes et événements politiques. En filigrane, il porte un regard acerbe et sans concession sur le passé hellénique, squelette de chacun de ses films. Il en résulte un récit d'une noirceur sans précédent qui pose les questions du deuil, de la providence et de la résistance.
Tout à la fois poète, historien et philosophe, Angelopoulos signe cette fois une œuvre binaire et hypnotique qui fascine autant qu'elle frustre. Elle peut être vue comme un plan-séquence de trois heures suivant le destin morne d'une famille déchiquetée. Le temps des plans et le rapport à l'espace se refusent à l'immédiat de l'explication et constituent une béance à l'imagination. Pointilleux et dialectique (le visuel est en cohérence avec le fond), le réalisateur s'attarde sur tous les détails dans de longs plans très travaillés, au grand risque de passer pour un maniériste. Mais c'est ici que réside la marque de fabrique de son cinéma, aussi expérimental qu'exigeant, brut que sensible.
Sur trois heures, c'est imparfait, mais le résultat est d'une telle densité qu'il peut se permettre toutes les audaces ; il en devient ainsi vierge de tout présupposé critique. La première partie (une heure un quart), poussiéreuse, ne séduit que par intermittence, faute d'enjeux dramatiques explicites. À force d'ascétisme, cela ressemble plus à une oraison funèbre dans une cathédrale d'ennui qu'à une chronique plurielle dense et organique. Puis, progressivement, les défauts se muent en qualités. Et Angelopoulos d'atteindre le sommet de son art : délivrer un flot de scènes sublimement mises en scène qui génèrent un degré d'émotion rare. Plus on avance dans la narration, plus le niveau du film remonte.
Sans modestie (on le dit arrogant) mais avec la passion qui le caractérise, le cinéaste grec a composé une fresque picturale, prosaïque et linéaire, elliptique et abstraite, foisonnante et poignante. Stigmatiser le symbolisme pompier du film serait malvenu puisque cette figure de style constitue l'essence même du cinéma d'Angelopoulos : dans Paysages dans le brouillard (son meilleur film), chaque élément même le plus minime avait une connotation et une signification précises. Qu'on l'aime ou qu'on l'abhorre, un film comme celui-ci appartient à une espèce rare, en voie de disparition, qui, à une grande heure de formatage médiocre, doit à tout prix être préservée.

Romain Le Vern - www.avoir-alire.com

Secrets de tournage

Le début d'une trilogie
Eleni, du nom de l'héroïne du film, marque le premier volet d'une trilogie en forme d'"abrégé poétique du siècle qui vient de se terminer et relation visionnaire avec celui que nous traversons par le biais d'une histoire d'amour qui défie le temps. Une histoire qui commence à Odessa en 1919 avec l'entrée de l'Armée Rouge, et qui se termine à New York de nos jours." Après Eleni, Théo Angelopoulos concluera sa trilogie avec La Troisième aile et Retour.
Le vingtième siècle vu par Angelopoulos
Théo Angelopoulos s'est constamment, et de son propre aveu, penché sur l'histoire grecque du vingtième siècle dans ses longs métrages. "Cependant", explique le cinéaste, "fixer sa caméra exclusivement sur ce qu'on pourrait nommer le vingtième siècle, vu à travers les yeux d'une femme, la vie d'une femme qui en traverse les événements majeurs, et d'avoir comme thème principal l'exil des Grecs, l'absence de domicile, le déplacement de personnes qui se fait au gré de l'histoire, a été un nouveau défi." Les références d'Angelopoulos
Pour Théo Angelopoulos, Eleni, qui aborde le thème du réfugié et de l'exil, peut se voir comme une tragédie grecque et comme la première phase d'une référence au cycle thébain (Oedipe, Les Sept contre Thebes et Antigone), référence qui se poursuivra avec les deux autres volets de la trilogie.
Une reconstitution difficile
Afin de reconstituer la Grèce des années 30, l'équipe d'Eleni s'est installée de longues semaines dans la ville de Thessalonique, mais également dans une steppe d'Ouzbékistan. Les principales difficultés rencontrées par l'équipe et liées au travail de reconstitution étaient dues au fait que très peu d'édifices de l'époque existent encore. Des deux villages construits pour les besoins du film, celui créé dans le Golfe de Thessalonique fut le plus ambitieux, avec ses 200 maisons. Juste après le tournage de la scène finale, les décors furent innondés par la mer toute proche. Comme prévu initialement avec les autorités portuaires, les décors furent ensuite intégralement détruits.
Une transformation extraordinaire
Le personnage principal d'Eleni, qui couvre plusieurs âges, est incarné par la jeune Alexandra Aidini. Le réalisateur Théo Angelopoulos, peu confiant au début de la capacité de l'actrice à incarner le rôle, fut ensuite séduit par sa capacité à devenir Eleni et à incarner une femme de plusieurs âges : "Comme nous avons tourné dans la continuité, cette jeune fille de vingt ans sans maquillage, sans intervention extérieure, par son seul travail intérieur, s'est transformée en une femme de presque quarante ans. Sans artifice aucun, avec un simple changement de coiffure et c'est extraordinaire. On peut voir sur son visage une transformation vraie et incroyable."
Passage par Berlin
Eleni a été présenté en sélection officielle du Festival du Film de Berlin 2004.

Allocine

Eleni sur Arte

Synopsis: En 1919, l'invasion d'Odessa par les troupes bolcheviques contraint une communauté grecque à regagner sa patrie. En chemin, une petite fille abandonnée, Eleni, est recueillie par les voyageurs. Devenue jeune femme, elle attire l'attention d'un homme âgé qui voit en elle sa future épouse. Mais, amoureuse du propre fils de celui-ci, Alexis, elle choisit la fuite. Le jeune couple commence alors une vie d'errance, éprouvée par les évènements dramatiques du vingtième siècle : la montée du fascisme, la seconde guerre mondiale…
Critique: Theo Angelopoulos revient à la réalisation, après que des cinéastes essentiels comme Bela Tarr (" Satantango " et " Les Harmonies Werkmeister ") lui ont sérieusement damé le pion dans son registre favori : l'évocation de la déliquescence de L'Europe par le biais d'un cinéma élégiaque, marqué par une lenteur funéraire et esthétique. Pourtant, en ce qui concerne la mise en scène, le cinéaste grec s'est encore radicalisé, pour faire preuve aujourd'hui d'un esprit de synthèse où ne subsiste comme discours que le mouvement uniformément lancinant de la caméra et le choix de la teinte grise, travaillée sous ses plus infimes déclinaisons.
Très peu de dialogues, encore moins de musique et une volonté d'inscrire les personnages dans le cadre en évitant tout gros plan ou toute effusion émotionnelle trop appuyée… Seule prime la picturalité, et il faut bien reconnaître qu'en dépit de cette sévérité, le sens de la composition dont fait preuve Angelopoulos est toujours aussi riche, sidérant même et surtout inspiré. Passe ainsi trente années de la vie d'Elini et d'Alexis, conjuguées aux mutations de la Grèce. La petite histoire et la grande se trouvent prises dans un mouvement aussi homogène qu'inexorable : victime ou jouet des évènements, le couple passe dans l'histoire comme il traverse les plans du film. C'est donc, comme souvent chez Angelopoulos, le paysage qui est le conteur et le véritable témoin du récit débutant cette trilogie, dont la conclusion se situera à la fin du vingtième siècle.

Julien Welter Arte

Consulter également : http://www.cinebel.be/fr/film.asp?Code_film=12688

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