Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

BORGES "la Pléiade"

Les traductions d'Homère : BORGES "la Pléiade"


Texte, pages 290-295

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Aucun problème n'est aussi consubstantiel aux lettres et à leur modeste mystère que celui que propose une modeste traduction. Un oubli encouragé par la vanité, la crainte d'avouer des processus mentaux que nous devinons dangereusement banals, l'effort de garder intacte, en leur centre, une incalculable réserve d'ombre, voilent les écritures directes. La traduction, par contre, semble destinée à illustrer la discussion esthétique. Le modèle qu'on lui propose d'imiter est un texte visible, non un labyrinthe inestimable de projets passés, ni la tentation momentanée, et bien accueillie, d'une facilité. Bertrand Russel définit un objet extérieur comme un système circulaire, irradiant, d'impressions en puissance ; on peut affirmer la même chose d'un texte, étant donné les incalculables répercussions du verbe. Un document partiel et précieux des vicissitudes par lesquelles il passe nous est donné par ses traductions. Que sont-elles d'autre, ces nombreuses traductions de l'Iliade, de Chapman(3) à Magnien(4), que différentes perspectives d'un fait changeant, qu'un long tirage au sort expérimental d'omissions et d'emphases ? (Il n'est pas essentiellement nécessaire de changer de langue : ce jeu délibéré de notre attention n'est pas impossible à l'intérieur d'une même littérature). Présupposer que toutes combinaisons d'éléments est obligatoirement inférieure à son original revient à présupposer que le brouillon 9 est

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obligatoirement inférieur au brouillon H - il ne peut y avoir que des brouillons. L'idée de " texte définitif " ne relève que de la religion ou de la fatigue.
La superstition de l'infériorité des traductions - monnayée par l'adage italien bien connu - provient d'une expérience négligente. Il n'est pas un seul bon texte qui ne semble invariable et définitif si nous le pratiquons un nombre suffisant de fois. Hume identifia l'idée habituelle de causalité avec celle de succession. Ainsi un bon film, à la deuxième vision, paraît encore meilleur : nous avons tendance à prendre pour des nécessités ce qui n'est que répétitions. Dans le cas des livres célèbres, la première fois est déjà la seconde, étant donné que nous les abordons en les connaissant déjà. L'expression banale et prévoyante " relire les classiques " est en fin de compte d'une innocente véracité. Je ne sais plus si l'indication : " Dans un village de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a guère, un de ces gentilshommes qui ont une lance au ratelier, une vielle rondache, un roussin efflanqué et un lévrier de course " est valable aux yeux d'une divinité impartiale ; je sais seulement que toute modification est sacrilège et que je ne peux concevoir d'autre début pour Don Quichotte. Je crois que Cervantes ne connut pas cette superstition futile, et peut-être n'aurait-il pas reconnu ce paragraphe. Par contre je ne pourrai que répudier toute divergence, quelle qu'elle soit. Don Quichotte, de par mon exercice congénital de l'espagnol, est un monument uniforme, sans autres variations que celles qu'apporte l'éditeur, le relieur et le compositeur ; par contre, l'Odyssée, grâce à mon ignorance opportune du grec, est une librairie internationale d'œuvres en prose et en vers depuis les vers à rimes plates de Chapman jusqu'à l'Authorized Version d'Andrew Lang(1), au drame classique français de Bérard(2), à la saga vigoureuse de Morris ou à l'ironique roman bourgeois de Samuel Butler. Je mentionne une abondance de noms anglais, car les lettres en Angleterre ont toujours sympathisé avec cette épopée de la mer, et la série de leurs versions de l'Odyssée suffirait à illustrer leur continuité au cours des siècles. On peut imputer cette richesse hétérogène et même contradictoire à l'évolution de l'anglais, à la seule longueur de l'original, aux écarts ou à la capacité diverse des traducteurs, mais plus encore à cette circonstance qui doit être particulière à Homère : la difficulté catégorique de savoir ce qui appartient au poète et ce qui appartient à la langue. C'est à cette heureuse difficulté que nous devons la possibilité de tant de versions, toutes sincères, authentiques et divergentes. Je n'en connais pas de meilleur exemple que celui des

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adjectifs homériques. Le divin Patrocle, la terre nourricière, la mer vineuse, les chevaux aux sabots massifs, les humides flots, le noir vaisseau, le sang noir, les chers genoux, sont des expressions qui reviennent en des contretemps émouvants. Il est question en certain endroit, des " riches hommes qui boivent l'eau noire de l'Esèpe " ; ailleurs d'un roi tragique qui, " infortuné, dans l'aimable Thèbes régna sur les Cadméens, par une décision fatale des dieux ". Alexander Pope(1) (dont nous étudierons par la suite la fastueuse traduction) crut que ces épithètes inamovibles avaient un caractère lithurgique. Remy de Gourmont(2), dans son long essai sur le style, écrit qu'elles durent enchanter jadis, même si à présent elles n'ont plus cet effet. J'ai préféré supposer que ces fidèles épithètes étaient ce que sont encore les prépositions ; des sons obligatoires et modestes que l'usage ajoute à certains mots et sur lesquels on ne peut exercer son originalité. Nous savons que la construction correcte est " marcher à pied " et non " par pied ". Le rhapsode savait qu'il était correct d'adjectiver " divin Patrocle ". En aucun cas il ne saurait y avoir propos esthétique. J'avance ces conjonctures sans grand enthousiasme ; la seule chose certaine est qu'on ne peut faire le départ entre ce qui appartient à l'écrivain et ce qui appartient à la langue. Lorsque nous lisons dans Agustin Moreto(3)(si tant est que nous nous résolvions à lire Agustin Moreto) :
Parées de la sorte, chez elles
Que font-elles donc toute la sainte journée ?
nous savons que la sainte journée est un trait de la langue et non de l'écrivain. Par contre, nous ignorons infiniment les emphases d'Homère. Pour un poète lyrique ou élégiaque, une pareille incertitude sur ses intentions aurait été fatale; il n'en est pas de même pour qui expose minutieusement de vastes arguments. Les faits de l'Iliade et de l'Odyssée survivent en plénitude, mais Achille et Ulysse ont disparu, et ce qu'Homère se représentait en les nommant, et ce qu'il pensa d'eux en réalité. L'état présent de ses œuvres est semblable à celui d'une équation compliquée qui pose des relations précises entre des quantités inconnues. Rien ne possède autant de virtuelle richesse pour les traducteurs. Le livre le plus connu de Browning se compose de dix informations détaillées sur un seul et même crime, d'après les dépositions des personnes impliquées. Tout le contraste vient des caractères, non des faits, et il est presqu'aussi intense et aussi abyssal que celui des dix versions justes d'Homère.
La belle discussion entre Newman et Arnold(4) (1861-1862),

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qui dépassait même ces deux interlocuteurs, discourut abondamment sur les deux méthodes de base de la traduction. Newman défendait la manière littérale, la conservation de toutes les singularités verbales ; Arnold, l'élimination sévère de tous les détails qui distraient ou retiennent, la subordination de l'Homère toujours irrégulier de chaque ligne à l'Homère essentiel ou conventionnel, tout de simplicité syntaxique, de simplicité d'idées, de rapidité fluide, d'élévation. Ce dernier procédé peut offrir les agréments de l'uniformité et de la gravité ; le premier, ceux de menues surprises continuelles.
Je vais à présent considérer le sort fait à un même texte homérique. Je m'arrête sur les faits communiqués par Ulysse au spectre d'Achille dans la ville des Cimmériens, dans la nuit sans fin (Odyssée, XI). Il s'agit de Néoptolème, le fils d'Achille. La version littérale de Buckley dit : " Mais lorsque nous eûmes mis à sac la haute cité de Priam, ayant sa part et sa récompense éminente, il s'embarqua sain et sauf dans un navire, sans avoir été maltraité par le bronze tranchant, ni blessé au combat corps à corps, comme cela est si fréquent à la guerre ; car Mars délire confusément. " Version de Butcher et Lang, eux aussi littéraux, mais archaïsants : " Mais, une fois mise à sac la cité escarpée de Priam, il s'embarqua indemne avec sa part de butin et une noble récompense ; il ne fut pas détruit par les lances aiguës, il ne reçu pas de blessure dans le combat acharné et de tels riques sont nombreux dans la guerre, car Arès confusément est pris de folie. " Cowper, 1791 : " Enfin dès que nous eûmes mis à sac la ville élevée de Priam, chargé d'un abondant butin, sain et sauf il s'embarqua, sans avoir été offensé par la lance ni par javelot, ni par le fil des glaives dans la mêlée, comme il arrive fréquemment dans la guerre, où les blessures sont étroitement réparties, selon la volonté de Mars le fougueux. " Traduction dirigée par Pope, 1725 : " Quand les dieux couronnèrent les armes par la conquête, quand les superbes murailles de Troie fumèrent à terre, la Grèce, pour récompenser les vaillantes peines de son soldat, combla sa flotte d'un butin innombrable. Ainsi, grandi par la gloire il revint sain et sauf du tumulte martial, sans une cicatrice ennemie et, bien que les lances, en tempête de fer, aient fait rage autour de lui, leur vain jeu n'infligea point de blessures. " George Chapman, 1614 : " Troie la haute une fois dépeuplée, il monta sur son beau vaisseau, avec une grande abondance de prises et de trésors, sauf, et sans porter la moindre marque de la lance que l'on jette de loin ou de l'épée du corps à corps, dont les blessures sont des faveurs accordées par la guerre et que, malgré sa diligence, il ne put trouver. Quand les batailles font rage, Mars ne guerroie pas : il devient

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furieux. " Butler 1900 : " La cité une fois occupée, il put toucher et embarquer sa part de bénéfices obtenus, qui représentait une forte somme. Il sortit sans une égratignure de toute cette dangereuse campagne. C'est bien connu : le tout est d'avoir de la chance. "
Les deux versions du début - les littérales - peuvent émouvoir pour diverses raisons : la mention révérentielle de la mise à sac, la déclaration ingénue du fait qu'on est souvent blessé à la guerre, l'union soudaine des désordres de la bataille en un seul dieu, le fait de la folie chez ce dieu. D'autres agréments subalternes jouent également : dans l'un des textes que je transcris le bon pléonasme de " s'embarquer dans un bateau " ; dans un autre, l'emploi de la conjonction de coordination à la place d'une conjonction de subordination *, dans " et de tels risques sont nombreux dans la guerre ". La troisième version, celle de Cowper, est la plus anodine de toutes, dans la mesure où les obligations de l'accent miltonien le permettent. Celle de Pope est extraordinaire. Sa langue somptueuse (semblable à celle de Gongora) peut se définir par l'emploi inconsidéré et mécanique des superlatifs. Par exemple : le solitaire vaisseau noir du héros se multiplie et devient escadre. Constamment subordonnées à cette amplification générale, les grandes lignes de son texte se répartissent en deux groupes principaux : l'un purement oratoire : " quand les dieux couronnèrent les armes par la conquête " ; l'autre visuel : " Quand les superbes murailles de

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Troie fumèrent à terre ". Discours et spectacles : voilà Pope. L'ardent Chapman est spectaculaire lui aussi, mais son élan est lyrique, non oratoire. Butler, par contre, prouve sa volonté de fuir toutes les occasions visuelles et de ramener le texte d'Homère à une série d'informations tranquilles.
De ces nombreuses traductions, laquelle est fidèle ? voudra peut-être s'assurer mon lecteur. Je répète : aucune, ou toutes. Si la fidélité doit concerner les imaginations d'Homère, les hommes et les jours irrécupérables qu'il se représenta, aucune ne peut être fidèle à nos yeux ; et toutes le sont, pour un Grec du X° siècle. Si elle concerne les desseins qu'il eut, de toutes celles que j'ai transcrites, n'importe laquelle est fidèle, à l'exception des traductions littérales, qui tirent toutes leur vertu du contraste avec les mœurs actuelles. Il n'est pas impossible que la sereine version de Butler soit la plus fidèle. 1932.

Notes, pages 1479-1480

pp. 1479-1480.
Troie fumèrent à terre ". Discours et spectacles : voilà Pope. L'ardent Chapman est spectaculaire lui aussi, mais son élan est lyrique, non oratoire. Butler, par contre, prouve sa volonté de fuir toutes les occasions visuelles et de ramener le texte d'Homère à une série d'informations tranquilles.
De ces nombreuses traductions, laquelle est fidèle ? voudra peut-être s'assurer mon lecteur. Je répète : aucune, ou toutes. Si la fidélité doit concerner les imaginations d'Homère, les hommes et les jours irrécupérables qu'il se représenta, aucune ne peut être fidèle à nos yeux ; et toutes le sont, pour un Grec du X° siècle. Si elle concerne les desseins qu'il eut, de toutes celles que j'ai transcrites, n'importe laquelle est fidèle, à l'exception des traductions littérales, qui tirent toutes leur vertu du contraste avec les mœurs actuelles. Il n'est pas impossible que la sereine version de Butler soit la plus fidèle. 1932.

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(3). Chapman, traduction et commentaires, The Iliads [...] introduction et notes de Richard Hooper, Library of old authors, Londres, 1857, 2 vol. in-8° .
(4). Victor Magnien, Iliade, 1924-1928, in-16.

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(1). The Odyssey of Homer, traduction anglaise d'Andrew Lang, 1924, in-4. Voir également The Homeric Hymns, a new prose translation [...], G. Allen, Londres, 1899.
(2). Homère, Odyssée, " poésie homérique ", texte établi et traduit par Victor Bérard (traduction : Gallimard, Bibl. de la Pléiade).

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(1). Alexander Pope, The Odyssey, Londres, 1725-1727, 5 vol. in-4° (éditions postérieures : 1760, 1761, 1778, 1796).
(2). Remy de Gourmont, Esthétique de la langue française. La déformation, la métaphore, le cliché, le vers libre et le vers populaire, Société du Mercure de France, 1899.
(3). Agustin Moreto (1618-1669), dramaturge espagnol dans la lignée de Calderon de la Barca, a écrit en particulier El Desdén con el desdén, la grande comédie de salon du XVII° siècle, et El Lindo Don Diego.
(4). Célèbre controverse qui opposa en 1861-1862 Matthew Arnold, humaniste anglais, et Henry Newman, helléniste scrupuleux, le premier prétendant dépasser le ton de la traduction littérale, alors que le second était exclusivement attaché à la lettre du texte. Arnold se sentant attaqué par Newman répliqua et relata les différentes étapes de la polémique dans On Translating Homer, Londres, 1896.

Note infrapaginale, p. 294.
* Autre habitude d'Homère : le bon abus des conjonctions adversatives. En voici quelques exemples : " Meurs, mais je recevrai, moi, mon destin, quand il plaira à Zeus et aux autres dieux immortels " (Iliade, XXII). - " Astyoché, fille d'Actor : une vierge pudique quand elle monta à l'étage supérieur de la demeure de son père, mais le dieu la prit à son insu " (Iliade, II). - [Les Myrmidons] étaient comme des loups mangeurs de chair, au cœur plein de vaillance, qui, ayant abattu dans les montagnes un grand cerf ramé, le dévorèrent en le déchirant : mais tous ont le mufle rouge de sang " (Iliade, XVI). - " Zeus roi, dodonien, pélasgique, qui veilles loin d'ici sur Dodone aux rudes hivers ; mais autour de toi habitent tes ministres, qui ne se lavent pas les pieds et couchent sur la terre " (Iliade, XVI).- " Femme, réjouis-toi de notre union, et quand l'année sera écoulée, tu donneras le jour à de glorieux enfants - car jamais la couche des Immortels n'est inféconde -, mais toi, prends soin d'eux. Retourne à présent chez toi et garde le secret, mais je suis Poséidon, l'ébranleur de la terre " (Odyssée, XI). - " Puis je vis la vigueur d'Hercule, son image ; mais lui, en la compagnie des dieux immortels, il se réjouit aux banquets et possède Hébé aux belles chevilles, fille du puissant Zeus et d'Héra aux sandales d'or " (Odyssée, XI). - J'ajoute la brillante traduction que George Chapman donna de ce dernier passage : Dow with these was thrust / The idol of the force of Hercules / But his firm self did not such fate oppress / He feasting lives amongst th'immortal States/ White-ankled Hebe and himself made mates / In heav'nly nuptials. Hebe, Jove's dear race / And Juno's whom the golden sandals grace.

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