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Articles sur le dernier film des frères Cohen : O' brother...


Les sirènes du Mississippi par Laurent Rigoulet
O' brother... par François Germ


Télérama n°2642, 30 août 2000 - Cinémamagazine

Autres données sur le film O' brother... dans la rubrique : filmographie.

Les sirènes du Mississippi

Blues, country, folk sont à la source du dernier film des frères Coen

Situé dans le sud profond des Etats-Unis, "O' brother..." sonne comme une déclaration d'amour à la musique des années 30. Avec micros d'époque, joueurs de banjo et chansons puisées dans le répertoire populaire, Joel et Ethan Coen abordent à leur manière la comédie musicale. Voyage en coulisses.

A quelques heures de la projection cannoise de leur huitième long métrage, une comédie à chansons située dans le Sud profond des années 30, les frères coen, plus volubiles et partageurs que d'ordinaire, ne faisaient pas mystère d'une excitation qui ne devait rien à leur présence en jean et smoking dans un salon surplombant la Croisette. Dès leur retour, ils étaient attendus en princes à Nashville, capitale de la country music, pour une soirée de gala dont la seule évocation leur donnait des palpitations.. "Je ne tiens pas en place, ricanait Joel. Nous allons retrouver le trac des premières années. Mais nous y survivrons". Finalement, tout s'est bien passé. Sur la légendaire scène du Grand Ole Opry, deux enfants du rock temple de la country, les musiciens de folk, blues et qui cherchent en bluegrass enrôlés par les frères cinéastes jouaient avec permanence de flamme les chansons de la bande originale, qui est la nouvelles façons de grande affaire d'O' brother, where art thou ?. La mise faire vibrer la musique en scène du concert était aussi minutieusement réglée dans leurs films. que celle du film. Un théâtre nu d'avant-guerre, sans décor et sans ombres. Pour l'amplification, un seul micro d'époque, vestige du temps lointain où les grésillements en direct du Grand Oie Opty faisaient tenir toutes les campagnes du Sud autour d'un poste de radio.
A l'époque où ils planchaient sur les premiers jets d'O' brother..., les Coen tenaient plus que tout à obtenir la participation de Ralph Stanley, figure mythique de la musique bluegrass et du populaire "son des montagnes" dont l'Amérique a perdu jusqu'au souvenir. Le vieil homme au banjo, citoyen d'honneur pour l'éternité de McCline en Virginie, prête sa voix, dans le film, à un leader du Ku Klux Klan. Dépouillée de la distance corrosive de la comédie et chantée sans accompagnement, lors du concert de Nashville, la funèbre supplique du vétéran (Mans), a "O mort/pourrais-tu m'épargner un an encore", a fait passer un drôle de frisson dans l'assistance. "Une résonance émotionnelle qui dépasse tout ce qu'on peut trouver dans un film hollywoodien", lisait-on après coup dans le quotidien local. Les frères Coen sont sans doute tombés d'accord. "Ils ne sont pas du genre à s'épancher, mais on les sentait vraiment bouleversés, dit T. Bone Burnett, complice de Bob Dylan et d'Elvis Costello, qui leur a servi de conseiller musical sur le film. Ils ont conçu 0' brother... comme une déclaration d'amour à la musique des années 30. C'est une décennie prodigieuse, sans doute la plus riche du siècle, et il en reste finalement peu de traces enregistrées. Ils vont la faire redécouvrir à une époque où les jeunes se lassent du formatage et sont en quête de musiques pures. J'ai été surpris par la manière dont ils ont été accueillis dans le Sud, où l'on est facilement paranoïaque. Ils n'ont essuyé aucun refus. Les méfiances sont tombées dès lors qu'ils évoquaient la musique, ils n'ont jamais été perçus comme des petits malins branchés et moqueurs..."
Lors du concert de Nashville, D.A. Pennebaker, auteur d'un fameux documentaire sur Bob Dylan, idole des Coen, a mis en boîte le singulier projet d'un film sur la musique du film. Dommage qu'il n'ait pas suivi le tournage, dont on rapporte le souvenir de prises dune grande intensité, comme celles où l'un des Fairfield Four se mit à sangloter en entonnant la chanson des fossoyeurs ("il te faut rejoindre la vallée solitaire/ personne ne peut y aller à ta place..."). Face à un tel naturel, les frères cinéastes se seraient mis à rire, courante manière de communiquer leur émoi.

" Il y a dans la sensibilité des Coen une musique âpre et curieuse, écrivait à leurs débuts le magazine Interview. Comme du rock'n'roll diffusé à travers un appareil de l'époque du muet. "Joel et Ethan, enfants du rock et des sixties, cherchent perpétuellement, comme Jarmusch, Tarantino, Scorsese, de nouvelles manières de faire vibrer la musique au cour de leurs réalisations et tournent depuis longtemps autour de l'idée d'une comédie musicale. Sans vouloir pour autant sacrifier aux canons du genre. Leurs films sont traversés de numéros musicaux savamment décalés, de la scène de fusillade lyrique de Miller's Crossing (pour laquelle un ténor irlandais chantait Danny Boy en s'accordant au rythme des balles) à la chorégraphie onirique de The Big Lebowski, hommage débridé à la country et aux musicals de Busby Berkeley. Cette fois, la musique était à la source de leur projet. Elle a été en partie enregistrée avant le tournage, mais la place qu'ils allaient lui ménager dans le film est restée un mystère jusqu'au bout. "Dans le script, il n'était jamais question de comédie musicale, dit le guitariste Chris Thomas King, qui a hérité d'un second rôle d'importance, celui du bluesman Tommy Johnson. Il était juste stipulé que les chansons devaient être interprétées en direct devant la caméra, sur le vif. Comme à l'époque où la musique était indissociable du quotidien et où les producteurs venaient enregistrer les musiciens en pleine campagne du Mississippi, sur le pas de leur porte, dans les champs, les bars, les prisons... J'ai moi-même chanté à 1 heure du matin sur un plateau transformé en campement. C'était à la fois stressant et excitant.

"On ne savait pas trop où on allait, raconte T. Bone Burnett. Le film s'est construit en chemin. Certaines scènes comme celle de la chanson des bagnards ont été dictées par l'écoute d'un disque". Quand les Coen lui ont fait part de leur projet sur les années de la "grande dépression" et la musique "traditionnelle", ils ont juste précisé qu'il s'agirait d'"une version de L'Odyssée située dans le Mississippi et (que) le trésor d'Ulysse serait un "tube" interprété par le personnage de George Clooney" (malgré les encouragements, l'acteur a finalement renoncé à chanter en direct et se fait doubler par un musicien de Nashville). A partir de là, Joel et Ethan se sont amusés à dévider la bobine des résonances entre la mythologie du Sud et celle du monde antique, l'épopée grecque et le répertoire du folk américain qui recycle des thèmes identiques. "C'est une musique de conteur, dit T. Bone Burnett, un monde qui repose sur la même tradition orale. Le "hit" du film, Man of constant sorrow, a ainsi traversé le siècle sous dif-férentes formes, et son créateur, un violoniste aveugle, ne savait plus trop s'il l'avait vraiment écrit lui-même, ni qui pouvait bien lui avoir soufflé dans lés années 10 cette histoire d'un homme condamné à errer et à ruminer sa peine. "Homère est encore tout proche de nous, s'amuse Burnett. Pour moi, c'était un Dj avant l'heure, il piochait à toutes les sources et compilait toutes les formes de récit. Dylan fait ça aussi. Chaque fois que je le croise, il est encombré de carnets de va recycler. il a une manière trè d'adapter ses influences et dl auditeurs â découvrir d'autre4 tiques. Je ne suis pas étonné telle référence pour les Coen".

Quand on leur demande s'ils ont fait d'importantes recherches pour sélectionner la vingtaine de chansons qui irriguent leur film, les Coen disent que non, et c'est un mensonge. Les archives de la librairie du Congrés, du Smithonian Institute et de la Country Music Foundation ont été épluchées dans les grandes largeurs. A lui seul, T. Bone Bumett s'est constitué un stock d'un bon millier de disques. Çà ne l'a pas empêché d'être souvent devancé par les propositions des deux frères, qui ne se sentent jamais aussi bien conseillés que par eux-mêmes et qui ont déniché tout seuls nombre des chansons exhumées sur leur précieuse BO (en particulier le magnifique gospel Down in the river to pray pour une scène de baptême). Tout chez eux est frappé au coin de la précision maniaque. La réverbération du son passe par des micros d'époque qui semblaient voués à la poussière, tel l'épatant " arbre Decca" à trois têtes déniché dans on ne sait quelle brocante du Mississippi. Pour son rôle, Chris Thomas King, jeune guitariste virtuose de La Nouvelle-Orleans, a dû se perfectionner encore pour jouer la manière complexe d'un pionnier du Delta, Ship James. Dans le film, il est Tommy Johnson, dont on dit qu'il vendit son âme au diable en échangé de ses talents de musicien. "La mémoire de la musique populaire attribue désormais un peu vite cette histoire de pacte originel à un autre bluesman, Robert Johnson, explique Chris Thomas King. Tommy Johnson, qui a très peu enregistré, es taujourd'hui oublié alors qu'il fut à l'origine de cette légende qui a fait du chemin. Ce genre de détail témoigne du respect que les Coen ont pour leur sujet. Pour jouer le rôle, j'ai accepté de couper les dreadlocks que je portais jusqu'au bas du dos depuis une éternité. Je ne pense pas que je l'aurais fait pour d'autres," Aux acteurs, les Coen donnent peu d'explications sur le contexte et la nature du rôle. Chaque scène est très minutieusement détaillée surie story-board. A chacun de creuser ensuite. Chris Thomas King approfondira d'ailleurs le projet du film en enregistrant un album consacré à Tommy Johnson. Les chansons sont déjà écrites. L'une d'elles s'intitule O' brother, where art thou ?...

"Précision et documentation ne signifient pas reconstitution, dit T. Bone Burnett. Leur vision de l'Amérique tient autant du mythe et du fantasme que de la réalité. Ils ont d'ailleurs modifié le texte de certaines chansons, comme la berceuse noire de la scène des sirènes, pour lui donner une tonalité plus inquiétante("Dors petit bébé/ toi et moi et le diable ça fait trois"), qui correspond à leur idée du Sudprofond et de ses superstitions. " La musique n'est pas là pour souligner l'action et guider le spectateur", disaient-ils à leurs débuts. La musicalité outrée des accents, les textes de chansons conjurant l'effroi et la mort, le choix de voix étonnantes et sublimes comme celle d'Alison Krauss ("qu'on croirait surgie de la Forêt-Noire il y a plusieurs siècles", dixit T. Bone) tissent un contrepoint envoûtant et mélancolique à l'orchestration de leur comé- die et au périple des personnages. Comme l'énonce Chris Thomas King, citant les Beatles, c'est "leur Magical Mystery Tour", vagabondant entre réalisme et surréalisme : "Leur manière de trouver des articulations entre la musique et la fiction est si moderne que les musiciens du Sud faisaient la queue pour décrocher un rôle. Et pourtant, ils en ont vu d'autres."

Laurent Rigoulet

O' brother...

L'odyssée, dans les années 30, de trois baqnards en cavale. Avec les frères Coen, évasion assurée

Des bagnards sous le cagnard cognent en cadence la caillasse. Un chant morne et profond s'élève de leurs gosiers asséchés. Quatre plans plus tard, trois têtes hagardes émergent des herbes hautes. Fastoche de s'éva-der dans un film des frères Coen, où la dure réalité n'est en général pas un problème. Ni le sujet, d'ailleurs. Ce qui importe, ce n'est pas comment Everett, Delmar et Pete ont échappé à leurs gardes-chiourmes, c'est plutôt que l'herbe alentour est jaune parce que les Coen n'aiment pas le vert. L'Amérique des années 30, son Deep South de culs-terreux paupérisés par la Dépression, ils l'ont coloriée comme un vieil album, avec application et fantaisie. Pour Ethan et Joel, citadins nés un peu avant le rock'n'roll, ce Sud-là, avec ses locos à vapeur et ses granges en planches, fleure bon l'Antiquité. D'où l'idée apparemment bizarre de placer leur film sous le haut sponsoring d'Homère et de son Odyssée - tout en prétendant ne pas l'avoir lue. Ils y ont pourtant picoré quelques épisodes connus - c'était peut-être alors une version digest, ou en bande dessinée.
Du poids du temps et des classiques les Coen se délestent en tout cas, comme leur trio de forçats se défait de ses entraves grâce au marteau d'un fermier hippophage. Voici bientôt les fuyards tirés d'un encerclement policier par un moutard pilotant une guimbarde, assis sur des catalogues. La bride est lâchée. Le but du jeu n'est évidemment pas de nous faire croire aux aventures de ces Pieds Nickelés en pyjama de Dalton mais de nous attacher à eux par des liens autrement subtils qu'une chaîne et un boulet.Vu leurs tronches de parfaits abrutis, il y a du boulot, mais les frères cinéastes, faux flemmards, aiment çà. Echos de vieux films, de vieux disques et de vieux bouquins tissent un canevas de connivences sur lequel les Coen brodent. C'est une auberge espagnole où chacun peut apporter son manger, puisque Tintin ou Lucky Luke (coïncidences involontaires) y côtoient le vieil Homère ou Flannery O'Connor. Les acteurs se prêtent à ce récital de clins d'oeil : George Clooney est un Everett clownesque, yeux roulants, moustaches à la Clark Gable, obsédé par la Gomina qui doit graisser ses cheveux. C'est lui qui se fait appeler Ulysses, mais seule sa langue, châtiée jusqu'à l'absurde, fait "mille tours". A ses côtés, le fin John Turturro et l'étonnant Tim Blake Nelson (une révélation) jouent à qui fera le plus épais péquenot (attention au doublage).
Leur odyssée va son train, délibérément accordé à l'époque ou à l'idée qu'on s'en fait, à sa mythologie. Ces péripéties tantôt donnent chair à une figure légendaire : Tommy/Robert Johnson, le bluesman qui a vendu son âme au diable, George "Babyface" Nelson, le gangster déjanté; tantôt plongent les trois zigues dans une semi-féerie, tels des collégiens chahuteurs traversant un tableau vivant - baptême en procession ou sirènes enchanteresses. La magie de ces scènes-là tient beaucoup au "quatrième mousquetaire" du film, son personnage principal en fait: la musique. Plus qu'un fil conducteur, elle est, sous ses formes prérock (country, folk, gospel), à la fois moteur et carburant. D'elle peut naître un gag (l'enregistrement désopilant des "Culs mouillés") ou l'émotion (Tommy Johnson grattant un blues au coin du feu). Absente, elle dessine des creux. Survoltée, elle transforme une réunion électorale en morceau de bravoure. Sans la musique, O' brother... ne serait qu'un nouvel artefact mêlant rigueur formaliste et joyeuse décoennade". Par elle, les frères grimaçants font passer un courant d'affection qui n'était pas si manifeste dans leurs films précédents.

François Germ

O' brother, where art thou ?. Américain (1h46).
Réalisation : Joel Coen. Scénario : Ethan et Joel Coen, d'après L'Odyssée, d'Homère.
Image : Roger Deakins. Son : Skip LJevsay. Décors : Dennis Gassner. Montage: Roderick Jaynes et Tricla Cooke. Musique : T. Bone Burnett
Avec: George Clooney (Everett Ulysses McGill), John Turturro (Pete), Tim Blake Nelson Delmar), John Goodman (Big Dan Teague), Holly Hunter (Penny).
Prod. : Touchstone Pictures/Universal. Distr. : BacFilms.

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