Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

Élégie écrite dans les jardins de la villa Hanbury

Élégie écrite dans les jardins de la villa Hanbury Elegia scritta nei giardini di villa Hanbury

Le grand pré des acanthes, qui
nous était apparu fruste et tourmenté, fait
Il grande prato degli acanti, che i
ci era apparso ruvido e intaccato, fatto


de reptiles, de bas anneaux de poussière
verte, de fleurs stagnantes dans l'obscur, à mûrir
da rettili, basse spire di polvere
verde, fiori fermi nel buio, da maturare


nous l'avons trouvé neuf aujourd'hui
et si pur, à peine blanchissant, illuminé
l'abbiamo trovato nuovo oggi, oggi
nitido, appena biancheggiante, illuminato


à perte de vue, insondable
et multiple se relevant sur la
e a perdita d'occhio, insondabile
nel suo moltiplicato sollevarsi da


terre. Comme des rangs de guerriers, les fleurs aux corolles
ailées, ouvertes démesurément, à la tige
terra. Come file di guerrieri, i fiori dalle spighe
alate aperte sgranate, dallo stelo


tendue et flexible, très haute, nous en avons
salué de plus hautes que moi.
teso e flessibile, altissimo, ne abbiamo
salutato di più alti di me.


Gloire gagnée en peu de semaines, et si
peu attendue.
Gloria raggiunta in poche settimane, così
frontale, così poco attesa.


Tu as dit ce sont des âmes : mais crois-tu
que le âmes ont des des feuilles si somptueuses
Tu hai detto : sono anime : ma credi
che le anime abbiano foglie così sontuose


ret ciselées, refuges des limaçons, qu'elles enfoncent
leurs racines dans l'ombre de la terre ?
e brucate, rifugi delle chiocciole, che affondino
radici nell'ombra della terra ?


Et crois-tu que la saison venue
elles se lèvent ensemble vers le ciel arquées
E credi che arrivata la stagione
si levino insieme con tanta immotivata


et volontaires avec la même force immotivée ?
Ce ne sont pas des âmes, elles ne nous regardent pas.
decisa arcuata forza contro il cielo ?
Non sono anime, non ci riguardano.


Ce sont des guerriers, hittites, achéens, des guerriers
qui connaissent les dragons, des navigateurs
Sono guerrieri, ittiti, achei, guerrieri
che conoscono draghi,. navigatori


qui font voile dans les fjords et les lacs les plus
reculés, debout sur les bordages noirs, ennuagés.
che fan vela nei fiordi e nei più interni
laghi, su tolde nere, annuvolate.


Ce sont des phalanges qui ne combattent pas, les acanthes,
elles ne se regroupent pas, ne forment pas de rangs
Sono falangi che non combattono, gli acanti,
non hanno file non si schierano


elles n'ont pas d'ordre à suivre, n'ont pas
de position à prendre, rien à rejoindre.
non hanno ordini da seguire, non hanno
posizioni da prendere, niente da raggiungere.


Elles ne voyagèrent pas vers Hélène ou la Colchide,
ignorant la passion des traversées et des duels.
Non viaggiarono per la Colchide, né per Elena.
Non sanno passione di traversate e di duelli.


Pour elles, point de Scamandre, ni de murs à abattre, point de boucliers.
Elles se lèvent, pacifiques et fortes, en équilibre, sans
Per loro né Scamandro, né mura da abbattere, né scudi.
Si levano imbelli e forti, in equilibrio, senza


splendeurs aveuglantes, mais constantes, inexorables.
Elles doivent se lever, être vivantes, seulement. Elles s'approchent.
splendori accecanti, ma costanti, inesorabili.
Devono solo levarsi,, essere vivi. Vengono.


Cela est plus grêle que toi, cela est plus
haut, tu le vois, leurs pieds chaussent des alouettes.
Questo è più magro di te, questo è più
alto, lo vedi che i calzari sono allodole.


Et voici l'avant-poste qui t'a fait
rire, ces quatre qui sont seules, penchées, elles semblaient
E questo è l'avamposto che t'ha fatto
ridere, quei quattro da soli,. redini, che sembravano


courir vers le sentier. Ce sont des guerriers
fragiles, qui ne combattent pas, dépourvus
correre sino al sentiero. Sono guerrieri
fragili, che non combattono, che non hanno


de boucliers, et rien ne peut les arrêter, dépourvus
de flèches, c'est pourquoi ils frappent, ils sont
scudi, e niente li può fermare che non hanno
frecce, e per questo colpiscono, che sono


flexibles, et nul ne peut les soumettre, ils ne se
parlent pas, ne se connaissent pas, et sont
flessibili, e nessuno li può piegare, non si
parlano, non si conoscono, e sono


si prochent, solidaires, égaux.
Nous ouvrons les bras, nous frissonnons, c'est
così vicini, solidali, eguali.
Apriamo le braccia, rabbrividiamo, è


juste. Nous levons les yeux vers ce pan de ciel
ouvert pour nous entre les arbres, vers les pins
giusto. Alziamo gli occhi verso quanto di cielo
ci è aperto in mezzo agli alberi ai pini


qui ont crû comme escaliers creusés dans l'air,
humides, et les colonnades crépues des cyprès, les
cresciuti come scalinate scavate in aria
umide, e i colonnati crespi dei cipressi, e


oliviers pluvinants, les barques
navigantes des araucarias. Les palmiers
gli ulivi piovigginosi, e i barchi
veleggianti delle araucarie. Le palme


font rouler l'or jusqu'aux plages de
pierres invisibles, jusqu'à l'infatigable
rotolano l'oro sino alle spiagge
di sassi invisibili, sino all'infaticabile


et aveugle voix du père, antérieure au temps,
le père-mer, le seul, celui qui n'est pas
e cieca prima del tempo voce del
padre, il padre-mare, il solo, il non unito.


uni. Les acanthes sont renées, et vois quelle
puissance épanouie et quelle insouciante
Gli acanti sono rinati, e guarda quanta
potenza ilare e quanta smemorante


légèreté les habite, en héros qui regarde éveillé
Artémis blesse-moi, ne me demande pas.
leggerezza c'è in loro, da eroe che vede insonne
Artemeide feriscimi, non chiedermi.


Elles sont altières et inutiles, elles courent parmi
les nids d'ambre et de tramontane
Sono alteri ed inutili, ora corrono
nei nidi d'ambra e di tramontana


toujours plus clairsemées vers le Sud. Elles
renaissent, se lèvent plus haut que les regards
sempre più radi a Sud. Loro
rinascono, si levano più alti degli sguardi


compacts et individuels, avec une violence
impassible, dans un délicat et blanc moutonnement
compatti e individuali, con violenza
ferrigna e in biancheggiature delicate


elles défilent. Elles renaissent, guerriers qui n'ont pour
genoux et pour bras que le sol-
sfilano. Rinascono, guerrieri che non hanno
ginoccia e braccia che di sol


stice, insensibles, à peine désireux d'eux-mêmes
cygnes plus anciens que les peupliers et les
stizio, insensibili,, bramosi appena di sé
cigni più antichi dei pioppi e delle


méduses, migrations arrêtées par les ciseaux
d'un interdit, plumes d'un autel.
meduse, migrazioni fermate dalla forbice
di un divieto,, piume di un altare.


Ici maintenant l'on devrait célébrer un rite
de perdition. Je serai précis, diligent je ferai vibrer la
Ora qui si dovrebbe celebrare un rito
di perdita. Sarò preciso, assiduo nei vibrare la


lame, la voix. Je ne sais pas
pourquoi le sang, pourquoi le blanc des viornes sur
lama, la voce. Io non lo so
perché il sangue,. perché il bianco dei viburni in


ce chemin vers le crépuscule :
(blesse-moi, ne me demande pas, fais tout
questo andare verso il crepuscolo :
(feriscimi, non chiedermi, fa tutto


ce que tu dois en silence, le jardin
nous en avions déjà franchi le seuil avant
quello che devi in silenzio, nel giardino
eravamo già entrati prima ancora


de nous dire nos noms, d'éclairer les statues
sur le terrain déblayé, vide
di dirci i nostri nomi, di accendere le statue
sul campo da gioco sterrato, vuoto


au milieu des haies géométriques des lauriers :
traverse-moi sans détours, tu m'es due
tra le siepi geometriche dell'alloro :
entra in me senza percorsi, dovuta e


irrépressible, une marée, l'inexistante
ellipse d'une quelconque orbite : lange-moi
inarrestabile, una marea, l'inesistente
ellisse di qualunque orbita : fasciami


de ton mouvement, déesse de la course et de l'arc
avant que ne tombent les rayons et les roses).
del tuo movimento, dea della corsa e dell'arco
nell'ora prima che cadano i raggi e le rose.)


Mes paroles et les tiennes, le fait de nous
aimer, maintenant, cela offense les guerriers.
Le mie e le tue parole, il nostro
amarci in quest'ora offendono i guerrieri.


Nous demeurons des hommes, seulement
des hommes, et dehors pour réduire en cendres les
Rimaniamo degli uomini, noi solo
uomini, e fuori da incenerire le famiglie


familles des fleurs, celles des arbres anciens comme les
frênes et les chênes, et des ailées, des
dei fiori, e degli alberi antichi comme i
frassini e le querce, degli alati, delle


migrantes lunes d'eau. Hors de nous, les guerriers,
hittites, achéens, phalanges thébaines
migranti ninfée. Fuori di noi, i guerrieri,
ittiti, achei, falangi tebane


qui ne connaissent ni les rangs ni les ordres,
voiliers qui n'ont pas de caps, escadrons
che non hanno file né ordini
velieri che non hanno rotte, squadroni


obliques au vent des toundras
(bijoux de mousse que le moindre souffle soulève).
obliqui al vento delle tundre
(monili di muschio alzati da ogni soffio)


Si nous étions devenus musique, transformés en arbres et
en mer, centaurées qui courent sur les murs,
Fossimo diventati musica, fatti alberi
e mare, le centauree che corrono sui muri


frêles pavots de Californie, presque
sans tige, vasques emplies de lumière
papaveri di california esili, quasi
senza stelo,, conche fonde di luce


ou, absurdement immobiles, flambants clairons
de la stramoine, eucalyptus aux feuilles
le assurdamente immobili, divampanti
trombe dello stramonio, eucalipti dalle foglie


frappées par un soleil forgeron, roches
écharnées et abruptes, nous si nous avions été
battute da un sole fabbro,, rocce
scarnate e scoscese, noi : fossimo stati


ivres de renaissance, sans plus de noms,
sans volonté, ivres de continuité, nous.
ebbri di rinascita, senza più nomi,
senza volontà, ebbri di continuità, noi.


Les acanthes nous auraient dit : venez.
Il n'est plus de main qui tue, après la
Gli acanti ci avrebbero detto : venite.
Non c'è più mano che uccida, dopo il


frontière, et qui est tué en joie le sait : nous
nous serions allongés, chevilles, genoux, épaules
confine, e chi è ucciso in gioia lo sa: ci
saremmo allungati, caviglie,, ginocchia, omeri


et cheveux dispersés, et les yeux
poussés en mille gemmes sur les branches
e i capelli diradati, e gli occhi
cresciuti in mille gemme sopra i rami


des noisetiers, la nuque devenue tortue, plus
lente, plus minérale. L'échine comme un épi
dei noccioli,. la nuca tartaruga fatta, più
lenta, più minerale. La nostra schiena spiga


ferreux, austère, les doigts d'une blancheur
délicate, ongles les bords de violette ouverts
ferrosa, austera,, le dita biancheggiature
delicate, unghie gli orli di viola aperti


autour. Ô le pré des acanthes nous aurait accueillis.
Les guerriers nous auraient accueillis.
intorno. Oh il prato degli acanti ci avrebbe accolto.
I guerrieri ci avrebbero accolto.


Sans yeux, nous ne nous serions plus
regardés. Nous aurions été printemps tardif
Senza occhi, non avremmo più potuto
guardarci. Saremmo stati tarda primavera


inutiles et continus, contigus toi et moi
sans toi ni moi, divins, et vivants.
inutili e continui, contigui io e te
senza io e te, divini,, e vivi.


Cela n'est pas, tu ris, je le sais. Nous retournerons
chez nous en voiture, nous franchirons
Non è così, ridi,, lo so. Ritorneremo
a casa in automobile, passeremo


le pont sur le Roja, fleuve qui extermine
nuages et rochers, emportant vers l'estuaire des nuits
il ponte sul Roja, fiume che stermina
nuvole e rocce, e porta alla foce sere


de cendres, dans la ville brune à la frontière
nous achèterons le vin et le repas du soir.
di cenere, nella bruna città di frontiera
compreremo il vino, il cibo per la cena.


Nous ferons l'amour ensemble encore, et sur nous
ne se lèveront pas les bois, ne
Faremo l'amore tra noi ancora, e da noi
non si alzeranno i boschi, non


naîtront pas les guerriers, les myriades
de casques et de boucliers, les cris
nasceranno guerrieri, le miriadi
di elmi e di scudi,. i gridi


du vert, les lames précises du fleuve, les
ancolies, les alouettes, les limaçons
del verde, le lame precise del fiume, le
aquile gie, le allodole, le chiocciole


argentés. Nous sommes de joie
désespérée, ni fleurs d'acanthes ni ponant,
argentate. Siamo di gioia
disperata, né fiori dell'acanto né ponente


nous, mais l'élégie est accomplie maintenant,
rêvée. Nous sommes arides, vaincus, mais àl 'heure
noi, ma l'elegia è compiuta ormai,
sognata. Siamo aridi, vinti, ma nell'ora


de ce crépuscule nous est possible di questo tramontare ci è possibile

un chant un canto

(1977-1979) (1977-1979)

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