Université Stendhal MSH-alpes : Maison des Sciences de l'Homme CNRS

Qu'est-ce qu'un cassone ?

par Pierre Sauzeau, Université Paul-Valéry, Montpellier 3

- F. Zeri, Un congiuzione tra Firenze e Francia : il maestro dei Cassoni Campana, Diari di lavoro, 2, Turin, 1976, p. 75-87.
- A.P. de Mirimonde, cinq " cassoni " mythologiques de la collection Campana, Revue du Louvre et des Musées de France, 2, 1978, 84-97.
- Les Dits du coffre, Petit-Palais, 1994.

- Un cassone (ou coffano, ou forziere) est un coffre de mariage, où la jeune mariée range son linge, fanfreluches etc. une partie de la dot de l'épouse ; objet d'ostentation ou d'apparat, il est commandé par le mari, à un artiste qui reste pour nous le plus souvent anonyme, et décoré de scènes mythologiques, chevaleresques ou bibliques destinées à rappeler la morale du mariage (Orphée et Eurydice, Argonautiques, Suzanne et les vieillards, Esther et Assuerus, Thésée, Didon et Lucrèce, Procris etc.) ; mais c'est aussi un lieu intime, décoré à l'intérieur des premiers nus de la peinture florentine. Les scènes mythologiques, ainsi introduites dans les appartements des jeunes épouses, pouvait avoir un effet contraire à l'effet recherché ; cf. Savonarole : " Ainsi la jeune mariée chrétienne apprend davantage sur les ruses de Mars et de Vulcain que sur les délicieux martyres des femmes saintes racontés dans les 2 testaments… " En conséquence, on alluma des feux sur les places publiques avec les cassoni de ce genre… 3— Liberale da Verona (né à Vérone vers 1445, mort en 1528-1529, peint à Sienne vers 1470).
- L'enlèvement d'Hélène cf. Louvre, Enlèvement d'Europe. La légende troyenne a joui d'une grande faveur au Moyen Äge. Ici, ce n'est pas le fameux enlèvement par Pâris qui donne son sujet au tableau, du moins en principe, mais un premier enlèvement, que raconte Plutarque (Thésée, 31) : encore toute jeune (e{ti nhpivan ou\san), Hélène est enlevée malgré elle par Thésée et Pirithoos " Thésée et Pirithoos allèrent ensemble à Sparte, et, comme la fillette dansait dans le sanctuaire d'Artémis Orthia, ils l'enlevèrent et s'enfuirent... " Il s'agit certainement d'une étiologie pour une fête initiatique concernant les fillettes spartiates, dont Hélène est en quelque sorte le "modèle" héroïque. Cependant, la représentation prend ses distances avec les sources ; le texte de Plutarque suppose un voyage terrestre (ils tirent au sort la fillette à Tégée, ville située au cœur du Péloponnèse, au nord de Sparte). La représentation du cassone suppose, apparemment, une contamination des deux enlèvements légendaires.
La composition est narrative, s'inscrivant en boucle dans l'espace du tableau : le navire accoste (au fond) ; Hélène fuit devant le temple d'Artémis ; elle est empoignée par Thésée ; il l'invite à monter dans le navire.
La couleur est usée superficiellement, l'argent des armures a disparu. Noter le mouvement des figures, que le peintre "savait faire pleurer" selon Vasari.

4— Cassoni Campana :
Peintures sur bois de peuplier, par un maître sans doute d'origine française, actif à Florence au début du XVIème siècle.
— La légende de Crète
— Textes et interprétation

A — Les amours de Pasiphaé
Anton. Lib., Tr., 41 ; Diod. Sic., IV, 60 et sq. Apoll. Rh., Arg., III, 999 ; Virg., Buc., VI, 46 et sq. Ov., Art d'aimer, I, 289 et sq.; Plut., Agis, 9.
Le meilleur texte est celui du pseudo-Apollodore (ne pas confondre avec le grammairien Apollodore d'Athènes), auteur d'une Bibliothèque qui est le texte mythographique le plus complet de l'Antiquité : il semble que le peintre ait suivi d'assez près ce texte.
" Minos voulut régner sur la Crète et l'on chercha à l'en empêcher. Alors, il prétendit qu'il avait reçu des dieux la royauté et, pour qu'on le crût, il soutint que ce qu'il demanderait se réaliserait. Au cours d'un sacrifice à Poséidon, il demanda au dieu de faire apparaître un taureau hors des flots, en promettant de sacrifier l'animal qui apparaîtrait. Poséidon fit surgir pour lui un taureau splendide. Minos obtint la royauté, mais il envoya le taureau rejoindre ses troupeaux et il en sacrifia un autre. Il fut le premier à avoir l'empire des mers et il étendit sa domination à presque toutes les îles. Poséidon, irrité contre lui parce qu'il n'avait pas sacrifié le taureau, rendit l'animal furieux, et fit en sorte que Pasiphaé éprouvât pour lui du désir. Tombée amoureuse du taureau, elle prend pour complice Dédale, un architecte banni d'Athènes à la suite d'un meurtre. Celui-ci fabriqua une vache en bois, la monta sur des roues, l'évida à l'intérieur, cousit sur elle la peau d'une vache qu'il avait écorchée et, après l'avoir
placée dans le pré où le taureau avait l'habitude de paître, il y fit monter Pasiphaé. Le taureau vint et s'accoupla avec elle comme avec une vraie vache. C'est ainsi que Pasihaé enfanta le Minotaure... " Apd., Bibl., [I, 9, 1] ; III, 1, 2.
D'après Hygin, Fab. 40, la divinité offensée est non pas Poséidon, mais Aphrodite.
Sans doute souvenir d'une hiérogamie ; pb. religion minoenne, ou religion grecque ? Les hiérogamies animales sont bien attestées dans le domaine i. e. de l'Inde (union de la reine avec un étalon) à l'Irlande (union du roi avec une jument), en passant par la mythologie grecque (Iô, Europe). Thème iconographique déjà fameux dans l'Antiquité : un des tableaux de la Galerie de tableaux de Philostrate (16) dépeint l'atelier de Dédale en train de fabriquer la génisse. " En dehors de l'atelier, Pasiphaé, au milieu du bétail, considère le taureau avec admiration ; elle pense le séduire par sa beauté, par l'éclat merveilleux de sa robe qui défie toute la splendeur de l'arc-en ciel. On lit dans son regard le trouble de son âme... Lui demeure insensible... Il est représenté fier, comme il convient au chef du troupeau, armé de cornes élégantes, éclatant de blancheur... " (gravure de Caron-Gaultier *** ; dessin de Michel Desimon [1964] ***)
Bande dessinée ? Non, car les mêmes personnages évoluent dans un espace unique : le temps et l'espace sont confondus.
Le taureau est blanc comme celui d'Europe, comme Iô = symbolique de souveraineté

B — La prise d'Athènes par Minos Androgée, fils de Minos, et athlète puissant, meurt à Athènes (en affrontant le taureau de Marathon, ou bien assassiné par des concurrents jaloux). Minos fait le siège d'Athènes et force les Athéniens à leur remettre un tribut de 7 jeunes gens et de 7 jeunes filles (Apd. III, 15, 8).
Ce tribut peut être expliqué selon deux perspectives :
1) rituelle et réaliste : un souvenir de sacrifices humains. Hypothèse renforcée depuis quelques années par les découvertes archéologiques en Crète : squelettes d'enfants portants des traces de couteau etc. Mais, aux dernières nouvelles, ces découvertes auraient été surinterprétées.
2) symbolique et initiatique : ces groupes de jeunes, mâles et femelles, qui vont dans une grotte etc. sont caractéristiques de ce type d'histoires (cf. Petit Poucet). À gauche, une scène de siège très violente. La ville (= Athènes) est en fait une cité flamande précisément évoquée. Au centre Minos en veillard-Empereur. étendard avec Minos. les prisonniers ne sont pas tous des jeunes gens.

C — Thésée et le Minotaure
Plutarque, Vie de Thésée.
" ...le Minotaure, qui avait la face d'un taureau et, pour le reste, un corps d'homme. Minos, conformément à un oracle, le fit enfermer et garder dans le labyrinthe. Celui-ci, que Dédale avait construit, était une demeure aux détours tortueux, telle qu'on y errait sans pouvoir en sortir... " Apd., Bibl., III, 1, 4. " Lorsque Thésée fut arrivé en Crète, Ariane, la fille de Minos, amoureusement disposée à son égard, s'engage à l'aider, s'il convient de la prendre pour épouse, après l'avoir emmenée à Athènes. Thésée ayant convenu sous serment de le faire, elle demande à Dédale de lui révéler le moyen de sortir du labyrinthe. Sur son conseil, elle donna à Thésée du fil, quand il y entra. Il trouva le Minotaure dans la partie la plus reculée du labyrinthe, et il le tua à coups de poings. Puis, en tirant le fil en sens inverse, il ressortit...." Apd., Bibl., Épit., 1. Le bateau arrive avec les "otages". Thésée " drague " les deux filles de Minos. Au labyrinthe, les filles sont assises devant (Ariane à gauche, Phèdre à droite) au centre du labyrinthe, Thésée combat le Minotaure, sorte de centaure à corps bovin (interprétation différente du thème de l'hybride : chez Apollodore c'est un homme à tête de taureau). On voit derrière le Minotaure tuant des jeunes gens, attaché (à vérifier ces détails). Ariane est vêtue (comme Pasiphaé) d'une robe légère, retroussée sur les hanches, dans le style de Filippo Lippi, de Ghirlandajo ou de Botticelli ; alors que Phèdre est vêtue d'une robe plus lourde, au décolleté carré, aux larges emmanchures. Un moyen de clarifier la narration, et un témoignage de la "double culture" du peintre.
Commenter les écus sur le navire : en part. celui des Médicis, chassés de Florence par Savonarole jusqu'en 1512.

D — Ariane à Naxos
Comme Phèdre sa sœur, Ariane (en grec jAriavdnh) - sans doute à l'origine une déesse crétoise - est "la fille de Minos et de Pasiphaé". Elle aide Thésée à pénétrer dans le labyrinthe pour tuer le Minotaure, et surtout, à en ressortir. Thésée l'abandonne à Naxos, l'une des Cyclades ; elle y meurt : cf. Racine, Phèdre, 253-254 : Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée... " ou bien Dionysos l'y trouve et l'épouse : triomphe de l'Amour qui redonne la vie. Cette légende fameuse dans l'Antiquité - et dont circulaient de multiples versions contradictoires - a inspiré en particulier Catulle (LXIV, 116 et sq.) et Ovide, bien entendu. À gauche, Thésée emmène Phèdre, bien reconnaissable à sa robe, pendant qu'Ariane dort toute nue dans le lit à baldaquin. Le bateau s'en va et Ariane, qui a passé une chemise de nuit, pleure sur le bord. Arrivée de Bacchus et de Silène sur son âne. Ariane est surprise et ravie (à droite). Le char de Bacchus est traîné par d'étranges animaux hybrides (pas des chevaux : cf. pattes de chameaux ? Têtes de serpents ou de poissons genre congres). Derrière, arrivée de Thésée à Athènes, avec ses voiles noires ; le père, Égée, se jette d'une tour dans la mer.
A l'époque moderne, les peintres se sont plu à recréer l'ambiance des fêtes bacchiques et à évoquer la rencontre de Dionysos et d'Ariane ou leur triomphe : citons parmi les premiers Titien : Bacchanales (Madrid, Musée du Prado) et surtout l'extraordinaire Bacchus et Ariane (Londres, National Gallery), où l'on voit le jeune dieu bondir légèrement de son char pour rejoindre la belle. A. Carrache peint à la Galerie Farnèse un Triomphe de Bacchus et d'Ariane tout à fait débridé. A leur suite Poussin, qui privilégie les scènes dionysiaques dès le temps de ses débuts à Rome y revient souvent : Bacchanale devant un terme (National Gallery, Londres), Naissance de Bacchus, (Fogg Art Museum, Harvard University Art Museums) Enfance de Bacchus (1626, Musée du Louvre) , Midas et Bacchus (1624 ?, Munich, Alte Pinakothek), Grande bacchanale à la joueuse de cithare (Paris, musée du Louvre) etc.. Et Mathieu Le Nain peint, vers 1635, un Bacchus et Ariane d'une grande poésie (Orléans, Musée des Beaux-Arts).

Citons Goethe :
" Si elle ouvre les yeux, elle va se réjouir sur ce qui vient compenser la perte qu'elle a faite, elle jouit de la présence divine, avant même d'avoir pris conscience de l'éloignement de l'infidèle. Comme tu seras heureuse, jeune fille comblée, lorsque, au dessus de cette côte rocheuse à l'aspect stérile, l'amant t'emmènera vers les collines cultivées, plantées de vignes où, entre les rangées de ceps, entourée de joyeux serviteurs, tu commenceras à jouir de la vie que tu ne finiras pas, mais dont tu jouiras dans le ciel omniprésent, en regardant vers nous du haut des étoiles, avec une éternelle bienveillance... "
ou les vers d'A. Chénier (Bucoliques, "Bacchus"; 1785) :
"Viens, ô Bacchus...
Viens tel que tu parus aux déserts de Naxos,
Quand tu vins rassurer la fille de Minos.
De pampre, de raisins mollement enchaînés,
Le tigre aux larges flancs de taches sillonnés,
Et le lynx étoilé, la panthère sauvage
Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. (...)
Les ménades couraient en longs cheveux épars (...)
Et la voix des rochers répétaient leurs chansons.(...)
Le Faune, le Satyre et le jeune Sylvain
Au hasard attroupés autour du vieux Silène..."

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